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lundi, 23 mai 2005
QUAND LES HOMOS SORTAIENT DES TOILETTES (1). NEW YORK 1981.

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SAMEDI 25 JUIN 2005. 500.000 PERSONNES ATTENDUES À LA MARCHE DES FIERTÉS HOMOSEXUELLES
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JANVIER 1981. LES HOMOS COMMENçAIENT LEUR "OUTING" ET S'INSTALLAIENT OUVERTEMENT DANS DES QUARTIERS DES GRANDES CAPITALES AMÉRICAINES ET EUROPÉENNES.
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RETOUR AUX DéBUTS DES MOUVEMENTS HOMO ET QUEER (reportage publié dans ACTUEL en février 1981)
Janvier 1981, New York. Ils ne se cachent plus. Ils flirtent dans les rues les bars. Ils sont un million, occupant un quartier entier autour de Christopher Street, derrière Soho, où ils prennent leurs aises. Les homosexuels sont sortis des toilettes - des marges et de l'invisibilté où notre société les confine. Aujourd'hui, ils s'aiment au su de tous, ils vivent librement leurs passions, ouvertement, dans les rues, les magasins, les cafés, partout. Une culture homo théâtrale se déploie, qui vaut bien l'extravagant théâtre de la féminité - et le prétendu "naturel" du mec viril. ils dansent torse-nu dans des boîtes géantes. Ils adorent le cuir, portent la moustache, s'habillent en cow-boys, se la jouent plus macho que tous les machos. Ils vivent en couples amoureux, et se la donnent dans des salles sombres et les back rooms, où ils cherchent la jouissance pure. De quoi rendre jaloux les hétéros ? Depuis l’élection de Reagan, ils craignent le " backlash ", le retour de manivelle. Le mois dernier, un coinçé leur tirait dessus à la mitraillette. Reportage...
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Les mâchoires serrées, Roland Crumpley ralentit en arrivant au carrefour de Washington Street. La rue était déserte et la nuit noyait les quais de I'Hudson toute proche. Deux hommes tournèrent juste devant sa Cadillac en se tenant par la taille. I1s portaient les épais blousons d'aviateur et les casquettes d'officier des pédés. cuir new-yorkais. Crumpley les suivit lentement et, de sa main libre, il saisit la mitraillette sur la banquette arrière. Arrive a leur hauteur, il freina brutalement et sortit en trombe : " Je vais vous crever, sales tantes ! ", hurla-t- il. Il lâcha une rafale. Les deux hommes, Richard Huff, trente ans, et René Matute, vingt trois ans, s'écroulèrent. Ronald Crumpley remonta a toute vitesse dans la voiture et fonça deux blocs plus loin, vers les lumières tamisées du Ramrod. La " queue ravageuse ", un des plus célèbres bars cuir du Village. I1 allait massacrer ces enculés, Une rage froide lui tordait les tripes. Il rêvait de cet instant depuis si longtemps.
Trois jours auparavant Ronald Crumpley avait déjà piqué une crise anti-pédé chez son père, le Révérend G. C. Crumpley, pasteur de New Rochelle en Virginie. Toute la soirée il avait vomi les " faggots ", les tantouzes qui s'exhibaient sur Christopher Street. Il répétait sans cesse : " Ces hommes sont des serpents, ils ne méritent pas de vivre ", si haut et si fort que son révérend de père, personnalité pour- tant fort dévote et très pointilleuse sur les questions de moralité, avait du le calmer : " Allons, Ronald, ces gens ne sont pas responsables de ce qu'ils font. I1s sont malades, voilà tout. " Ces bonnes paroles n'avaient pas adouci Crumpley pour autant. Au contraire. Sa haine en avait été décuplée. Car Ronald cachait a son père qu'il enfilait depuis plusieurs mois un ravissant tapin de West Street, un certain Ed Thulman, et qu'il le payait fort cher. Les autres tapins disaient même qu'il ne pouvait plus s'en passer.
Une semaine avant sa terrible colère chez son .papa, Ronald avait été largue "par Ed. Celui-ci en avait marre : Crump1ey devenait trop violent et le frappait. Il déclara plus tard au Washington Post et aux policiers que Crumpley virait carrément a l'hystérie. Il ne pouvait plus se supporter. Elevé dans une atmosphère religieuse ou les sodomites ne méritaient que d'être transformés en statue de sel, il acceptait de plus en plus mal son goût prononcé pour l'arrogant p'etit cul moulé d’Ed. La campagne anti-gay d' Anita Bryant en 1978 l'avait sérieusement ravagé. N'avait-elle pas prédit qu'un tremblement de terre allait détruire la Californie pour punir les " mangeurs de sperme " ? Incapable d'accepter ses désirs coupables, Ronald avait fini par tourner en bourrique. Le jour où ce tapin d'Ed Thulman le plaqua, Crumpley piqua une Cadillac et fila sur Virginia. Son plan était arrêté. Il menaça un armurier et se fit remettre quatre pistolets et une mitraillette israélienne Uzi chargée. Un peu plus tard, il braquait une banque et raflait deux mille dollars. Puis il mit le cap sur New York. Direction West Street. Quand il arriva devant le Ramrod ou Ed Thulman passait ses soirées, Ronald Crumpley n'hésita pas. Il vida le chargeur de sa mitraillette sur un groupe de clients. Il était vingt- deux heures cinquante. Cinq hommes furent touchés, deux tués sur le coup. Les autres gravement blessés. Les vitres du Ramrod et du Sneakers, le bar attenant, s'effondrèrent. Alors Ronald Crumpley lança sa Cadillac dans Christopher Street et chercha à se perdre dans la circulation ininterrompue de la Huitième avenue. Quand la police l’arrêta le lendemain, il leur déclara très calmement : " Je n’en ai pas descendu assez. Ces salopes ruinent tout le pays. "
DRAPS DE SATIN 
C'est souvent comme ça, ce sont des tantes frustrées qui s'attaquent aux gay ", ricane Jean
en s'étirant sur ses draps de satin.
Jean est un vieux copain français qui vit à New York en plein Soho, le quartier chic, depuis huit ans. Il travaille clans le prêt-à-porter comme modéliste et, a trente-trois ans, commence a gagner gros. Il a zoné dans tous les milieux gay de la ville : des Portos-Ricains aux mannequins de Claude Montana. Pendant les dix jours que je passais a New York pour enquêter sur l'affaire Crumpley et le mouvement gay, il me servit de guide, de conseil et d'ami.
" Si après le meurtre il y a eu des réactions ? Tu parles! Le lendemain soir quinze cent à deux mille pédés descendaient Christopher Street en criant : "La vie d'un gay ne se solde pas, Tu connais le sens du théâtre des manifs pédés. Le Gay Marching Band, le seul orchestre entièrement homo et lesbien de New York, jouait l'Hymn Of The Battle Of The Republic sur un air de marche funèbre. Nous portions tous des fleurs, des bougies et du crêpe noir. Des pédés sortaient des bars et des boutiques pour rejoindre le cortège. Nous nous sommes arrêtes au Ramrod pour déposer une corbeille de fleurs. Il y avait encore des traces de sans séché sur le trottoir.
-Que disaient les gens ?
-Tout le monde était ému, inquiet. La rafale aurait pu faucher n'importe lequel d'entre nous. Et puis, depuis quelques années, les crimes contre les pédés se multiplient. "
En 1977 déjà, Bateson, " l'assassin aux torses " a terrorisé New York.
Il avait pris la déplorable habitude de couper les bras et les jambes des mecs qu'il draguait. La police a retrouvé les cadavres dans l'Hudson, en pièces détachées. Cruising, le film de Friedkin, le cinéaste de L 'exorciste, s'est inspiré du fait divers. L 'année dernière, John Gacey, déguisé en clown comme les héros d'Orange mécanique, fit creuser leurs tombes aux quinze jeunes pédés qu'il allait assassiner.
" Mais c'étaient plutôt des crimes de barjos complets que des meurtres anti-pédés ?
-C'est vrai, dit Jean. New York, comme toute les grandes villes, sécrète chaque année un lot de ravages. Il reste que toutes les victimes des grandes affaires criminelles de ces dernières années sont gay. Va savoir pourquoi ? Et depuis, quelques mois, les agressions ouvertement anti-pédés n’arrêtent pas.
-Par exemple ?
-L'année dernière à San Francisco, Harvey Milk, le premier conseiller municipal gay de la ville, a été assassiné et son meurtrier tout juste condamné à deux ans de prison. A Cincinnati, à Rochester en juin 79, des bandes de gros balourds, prolos, camionneurs, ont attaqué des bars et des " parties" gay. Ils ont bombé sur les murs : La saison est ouverte : chassons les pédés. Une semaine avant la fusillade du
Ramrod, David Sarre, un jeune artiste vidéo, a été attaqué par cinq dockers devant Sheridan Garden, en plein Village. Après l'avoir traite de saloperie de suceur de queues, ils l'ont lacéré avec des tessons de bouteille et un mec a voulu lui percer le cul avec un cran d'arrêt. Il y a trois jours, Jean Utterbach, un animateur de télévision par câble, a été poignardé chez lui par deux types qu'il hébergeait. Ils s'étaient présentés comme des pédés de la Cote Ouest qui cherchaient un pieu. Tu vois, la liste est longue.
-Tu expliques ça comment ?
-Les pédés aujourd'hui s'affichent ouvertement. A San Francisco, à Los Angeles, à New York, à Washington, ils tiennent des rues entières, les commerces, les boîtes, les bars, même des chaînes de télé par câble. Tout le monde le sait. Les Américains qui lisent le Post et gobent les TV-dinners, les prolos syndiqués, la petite bourgeoisie catho le supportent mal. On leur a appris pendant des années à mépriser les fagots, et voilà que ces tapettes sortent des gogues pour se rouler des pelles en pleine rue. Pense que New York compte officiellement plus d'un million de pédés. Que veux-tu, les braves gens ont peur que leurs gosses attrapent le virus et deviennent des " folles " couvertes de strass"
En plus des agressions, la presse gay new-yorkaise, empilée en vrac dans le salon de Jean affiche un autre sujet d'inquiétude. Il se résume en un mot: le " backlash ", le retour de manivelle. Advocate, le plus important magazine gay, vendu a deux cent mille exemplaires, s'ouvre sur un éditorial soucieux : " Que vont devenir les Droits de la communauté gay avec Ronald Reagan ? " On imagine le malaise des pédés depuis les élections. Jusqu’ici les plus importantes organisations homosexuelles comme la National Gay Task Force et le Gay Rights National Lobby travaillaient avec le parti démocrate. Elles avaient leurs entrées à la Maison Blanche. Le raz-de-marée républicain au Sénat, le retour des députés les plus conservateurs -certains ont combattu sous Nixon la reconnaissance de l'avortement –l’éviction des libéraux comme Mc Govern et Birch Bayh, risquent d'entraîner une politique de moralité publique beaucoup plus austère. Trente Etats sur cinquante obéissent encore a une loi anti-sodomite quasi-biblique qui peut envoyer n'importe quel
homosexuel affirmé en prison. Autre danger: de nombreux députés républicains proposent d'interdire ad eternam toute reconnaissance légale de l'homosexualité.
Face a ce risque de " backlash ", toute la presse gay, militante, culturelle et porno, tombe d'accord : il faut d'urgence faire accepter dans chaque Etat, et à New York pour commencer, le fameux " Bill of Gay Rights ", la Charte des Droits Homosexuels, pour laquelle les mouvements gay se battent depuis des années. Comme j’en parle à Jean, il me répond aussitôt à côté de la plaque :
" Pour moi, que le Bill passe ou non ne change pas grand chose. La reconnaissance des pédés se fera peu à peu, avec l’évolution des mœurs. Elle est irréversible. L’ouverture d'une nouvelle boîte gay comme The Saint a plus d'impact que toutes ces histoires de législation. Aux Etats-Unis, dès que le business s'y met... Les vingt millions de pédés américains constituent un marché formidable. Les trois-quarts sont des jeunes types qui ne pensent qu'à parader et à s'éclater. Ils consomment plus que tout le monde. Les grosses boîtes de fringues, de bagnoles, mais aussi Hertz et IBM prennent des encarts publicitaires dans les Journaux gay. Les pédés font maintenant partie intégrante de
l'American Way of Life.
-Et le backlash ?
-On en reparlera. Tu arrives à New York dans un scénario à la Cruising. Un type tire à la mitraillette sur les pédés. Tu as des images de mecs tout en cuir dans la tête, d’assassins ambigus et de minorité opprimée. Va voir ce qui se passe. Fais comme Al Pacino dans le film, mets-toi un fute de cuir et rencontre les acteurs de l'affaire. Va zoner dans les bars. Fais-toi draguer. Après on verra ..
Jean me lance une oeillade complice, il faut préciser tout de suite que lui et nous étions retrouvés sur un divan trois auparavant, à la fin
d'une soirée. Après de gentilles cochoncetés, nous avions abandonné.
Je n'avais pas le feeling. Jean ricane à nouveau:
" Peut-être que cette fois, tu vas virer ta cuti, vieux straight, hétéro de mes deux. "

Matute sourit sans enthousiasme à l’idée d’être présenté en Europe et
à Paris comme un martyr de la cause gay. Il nous montre ses blessures d'un air piteux. Deux à la jambe, deux au ventre, deux à l'épaule. Certains linges sont encore sanglants :
" J'ai senti comme de légères pichenettes je me suis écroulé sans comprendre. Le sang a commencé de couler. Je me suis évanoui. La souffrance est venue au réveil. Ici. Les jours suivants des dizaines de gay sont venus me voir. Plusieurs ont donné leur sang. Ils m’apportaient des livres, des fleurs. On m’a offert cette radio. Des inconnus m'ont acheté cette chaise roulante victorienne. Je n'ai jamais été aussi entouré. "
Matute a les larmes aux yeux. La solidarité gay lui permet de ternir le choc et d’affronter cette salle d'hôpital. Mais aujourd’hui, il commence à s'inquiéter. Il ne sait pas encore quand il pourra se lever et sa mère, une immigrée espagnole, a besoin de lui. Il vient d’écrire à Korvette, le grand magasin de New York, pour qu'on lui garde à tout prix sa place de vendeur. Il craint que la publicité faite autour de lui le fasse virer. Ed, son amant, le rassure. Il lui glisse a l'oreille :
" Enlève ta casquette, René, ça ne fait pas sérieux dans un journal, cette casquette, sur un lit d'hôpital. "
Ed arrive de San Francisco où il a été trapéziste quelque temps au Ringing Bros Circus, l'incroyable cirque géant, avant de se recycler comme chauffeur de taxi. Depuis une semaine, il ne quitte plus le chevet de Matute.
Je demande :
" Vous avez peur, maintenant ?
-Je ne changerai rien a ma vie, dit René. Si je cède à la parano, je n'oserai plus sortir de chez moi et mettre un blouson de cuir. Je donnerais raison a ceux qui veulent nous faire retourner dans les pissottières. "
Ed le coupe: " Moi j'ai peur. New York est une ville démente. L'année dernière mon frère a été poignarde par des Skinheads dans l'End Town. Ici les bandes de Noirs attaquent les Portos-Ricains qui bastonnent les straights tandis que les junks braquent tout le monde. Des mecs crèvent la dalle. Des gosses de douze ans trimballent des crans d'arrêts et tapinent avec les camionneurs. Et voila maintenant les casseurs de pédés. "
René Matute se redresse. Il nous montre un badge vert accroché sur un pansement: "Je suis un gay chrétien ", et intervient d'une voix faible :
" Je n'éprouve aucune haine contre Ronald Crumpley. Je le plains de ne pas pouvoir accepter ses désirs. Moi j'aime l’amour et je refuse d'apprendre à haïr. On parle partout dans la presse de crimes contre les pédés, jamais de la mort d'un homme, c'est ignoble. Nous entrons dans une période dure. Reagan et une bande de vieux frustrés gouvernent le pays. La crise économique ne s'arrange pas. Les gens vont se retourner contre les pédés ou n'importe quel bouc-émissaire pour exorciser leur angoisse. Toujours la même histoire. "
Matute m'impressionne. Je me demande comment il tient le coup dans cette salle sinistre. Dans le lit d’à côté, le petit vieux braille toujours : Help me! Help me! Un peu plus loin un Chinois squelettique gémit. Matute, les yeux rouges de fatigue, continue de parler. Il s’ennuie à crever. Avant que nous partions, il tient à nous raconter pourquoi Dieu a crée les homosexuels, le premier verset d'une Bible gay de son cru :
" Depuis le commencement, le monde connaît une guerre perpétuelle entre les différentes espèces de la faune et de la flore. Les plantes se battent entre elles pour conquérir les terres et diffusent des milliers de graines. Les animaux procréent sans s'arrêter et les plus forts dévorent les faibles. Voyant ce terrible gâchis, Dieu créa aussitôt après Adam et Eve, un homme et une femme gay pour que l'humanité puisse jouir a l'avenir sans risque d'être étouffée par sa propre descendance. "

Une heure plus tard, nous voilà accoudés au long comptoir laqué noir du Ramrod, exactement là où commence Cruising. Nous avons mis un épais pilier entre nous et la fenêtre. Le Ramrod reste un des hauts lieux de la mythologie gay new-yorkaise. C'est la qu'apparurent dès 1973 les premiers pédés bardés de cuir, virils et musculeux comme les aimait Genêt, en réaction contre les tendances chevelues, efféminées et folles du début des seventies. Depuis, le mouvement a pris de l'ampleur. Aujourd'hui la moitié des homos de la ville portent la moustache, pratiquent le " body building " et s'habillent clean. Certains affectionnent les bottes montantes, le cuir sur la peau nue et adoptent volontiers une allure martiale. D'autres préfèrent le style camionneur ou cow-boy. Un prototype domine cependant, si répandu qu'on lui a donné le surnom de " clone ", du verbe " cloner " des généticiens : reproduire des êtres identiques à partir d'une même cellule. Nous connaissons les " clones " à Paris: ils portent des jeans français, des baskets ou des sneakers, des débardeurs et des pull laineux à col en V, des blousons de cuir et l'inévitable moustache. Des codes de reconnaissance. Si je mets ma clef à gauche, je suis libre ce soir. Le clone n'a pas une vie sexuelle clonée, il change de cavalier presque chaque soir, les soirs chauds. Allez demandez aux jeunes hétéros s'ils arrivent à faire ça, en rodant dans les bars…
Mais peu de clones passent au Ramrod qui demeure un bar cuir, sado-maso et très western. Quelques costauds en salopette, les pattes broussailleuses, s'envoient avec nous des Spaten Dark au comptoir. On gigantesque cow-boy joue au billard au milieu de la salle: veste de daim à franges, belle tête burinée sous un chapeau de peau, mains épaisses comme un T-Bone steak, je m'attends chaque seconde à le voir déclencher quelque effroyable bagarre. Le voilà qui s'approche de nous d'une démarche pesante pour commander une bière. Ce terrible John Wayne fleure un capiteux parfum de cocotte.
Un officier mi-hell angel, casquette à visière, badges tête de mort et gants de cuir, prend sa place au billard, tourne autour du tapis vert et cambre un cul rondelet. Plusieurs mecs le matent en silence et lui sourient. La drague est gentille, plutôt tendre. En retrait, un barbu poupin s'approche d'un petit clone qui maltraite un flipper. Il colle doucement sa braguette sur les doigts crispes du joueur. Le clone rougit, sourit. Les voila qui flirtent
et se cajolent dans un coin. On nouveau clone pousse la porte. Le joueur de flipper s'arrache à l'étreinte du barbu et court rejoindre l'arrivant. Ils s'engueulent sans élever la voix.
Je pense à l'ambiance morbide du film Cruising. Je comprends pourquoi les pédés new-yorkais ont multiplié les manifestations pour dénoncer le film et refuser qu'il soit tourné dans leurs bars. Après L’Exorciste, le réalisateur a voulu se payer une descente aux enfers sur leur dos. Le cinéma mental qui attise le désir, ce n'est pas forcément morbide. "C'est une projection de vieil hétéro qui n'a jamais rien vécu" dit mon copain Jean.
Nous restons encore une petite demi-heure pour prendre rendez-vous avec le " manager " du Ramrod. A côté de nous, le couple de clonés se rabiboche. Le cow-boy et un camionneur se flattent la croupe. Un officier nazi me fait de l’œil et le gros barbu propose des poppers à notre photographe Alain. Je n’éprouve aucune espèce de désir pour ces malabars beurrés. Suis-je définitivement hétéro, adolescent; j'ai connu quelques aventures gays, mais j'en ai gardé de la perversité, un goût certain pour l'orgie, plutôt que des hommes dans mon lit ?
06:40 Publié dans MOEURS | Lien permanent | Envoyer cette note



