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lundi, 23 mai 2005
QUAND LES HOMOS SORTAIENT DES TOILETTES (2)
JANVIER 1981. LES HOMOS SONT SORTIS DES TOILETTES
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WHO KILLS GAY ?
A peine sortis du Ramrod, le vent glacial de West Street mord les tibias et nous nous précipitons chez Underground, la boutique sado-maso toute proche. Robinson Torres, un géant gros bonhomme de quarante ans, coiffé d’un chapeau de cow boy blanc, nous reçoit. Deux pinces d'argent reliées par une chaîne agrippent ses énormes tétons. Il lit le dernier Soho News, le journal branché de New York, qui titre: " Who kills gays ? " Qui tue les pédés ?
Un client interrompt Robinson. C'est un homme de soixante ans, cheveux blancs, le costard banal. Style vieux fonctionnaire. Il hésite au milieu des somptueux harnachements de cuir : fouets aux lanières tressées, cravaches garnies de fourrure, liens de toutes sortes, ceintures cloutées d'argent, slips ornés de têtes de mort. Il s’arrête devant la vitrine des cagoules. Robinson intervient :
" Je peux vous aider ? Vous voulez un masque de bourreau : les yeux, dégagés, la bouche fermée. Ou celui de l’esclave : la bouche ouverte, mais aveuglé. "
Le vieil homme s'esclaffe : " Les deux. "
Robinson lui fait un paquet et le type se tire. Robinson nous jette un oeil ironique. Il a repéré notre surprise :
"Ne vous affolez pas. Vous autres les Français vous n'êtes pas très habitués au théâtre cuir. On se pince, on se fouette, on simule de terribles scènes de torture mais tout ça n'est pas méchant. C'est une affaire de cinéma mental. Pure imagination. "
Très fier de la leçon, Robinson commence à nous faire la réclame :
" Vous ne trouverez jamais des gadgets comme ceux-ci à Paris, nous assure-t-il. Chacun a une utilité précise. Voici un inhalateur de poppers parfaitement étanche. Et une ceinture de chasteté gay, en forme de cœur. Regardez, le plastique colle exactement à l’anus. On voit a travers, mais on ne touche pas ! Ce slip est tout nouveau. Un zip par derrière. Un anneau par devant pour bloquer l’éjaculation et limer des heures durant. "
Nous l'arrêtons avant qu'il ne déballe son magasin. Il réussit quand même à sortir une petite brochure :
" Vous connaissez le manuel du " fist-fucking " ? Tous les Européens l'achètent. "
Je feuillette le bouquin. Si tout le déploiement sado-maso, les fouets, le bondage sont répandus depuis longtemps, je ne connais aucune civilisation qui ait pratiqué le " fist-fucking ", la baise par le poing pratiquée comme un art. Le manuel vante l'art du lavement à l’eau parfumée et préconise de lubrifier l'anus avec de la gelée anglaise fruitée. Je demande à Robinson Torres.
" Vous avez déjà essayé ?
-Je suis trop vieux. J'aurais trop peur de m’esquinter. Imaginez seulement qu’in vous caresse les organes par l'intérieur. Miam...
-Beaucoup le font ?
-Au Mineshaft, la boîte cuir des quais de l'Hudson, j'ai vu des mecs se faire mettre deux poings.
-Sans dommage ?
-On risque un relâchement du sphincter. Une belle bite après ça ne vous fait pas plus d’effet qu'une allumette. "
Robinson glousse. Il se verse un cinquième bourbon et commence à reluquer Alain, notre photographe, d'un oeil trouble. Le voilà qui s’emporte :
" Tu as un mignon petit cul toi, le photographe, laisse-moi voir ça. "
Gêné, Alain ricane. Sans prévenir, Robinson lance sa gigantesque pogne poilue et lui agrippe le fessier .
" Allons, allons, se défend Alain, un peu de tenue. "
La trogne épanouie, Robinson n'insiste pas. On trisse. Dans la rue Alain m'avoue :
-J'ai compris ce que pouvaient ressentir les femmes quand on les drague sans arrêt, leur mate le cul, les vanne... "
Je débarque chez Jean vers une heure du matin. Il regarde d'un oeil écœuré la télé porno par câble. C'est l'heure d'Ugly George. Le nez épais comme une bintje, de gros boutons sur le dos, Ugly George saute chaque semaine en direct une téléspectatrice volontaire. Il reçoit un courrier fou. Cette fois, il besogne une certaine Sharon, une blonde fadasse aux seins énormes qui roucoule à chaque coup de reins. Dégoûté, Jean éteint :-Mais comment fais-tu pour faire l’amour avec une femme ? Tu aimes vraiment ces grosses mamelles, ce sexe qui bave, pouah !
-Tu deviens straight pour le coup, mon vieux. Toi comment fais-tu pour pas passer tes nuits avec des corps identiques au tien ? A la longue, j'aurais l'impression de me baiser moi-même. "
Nous en restons là. Jean reprend, langue de vipère.
"Alors tu as vu les ploucs du Ramrod
-Les ploucs ?
-Mais oui, ils sont minables, ils sont tous en cuir, astiquent leur ceinturon et vont parader là-bas pendant des heure! Aujourd’hui, les pédés suivent la mode comme des moutons. Les clones d'un côté, les cuirs de l'autre, tout ça est nul.
-Je me demande quand même si le trip répété, cuir, sado-maso ne finit pas par perturber quelques mecs, style Ronald Crumpley ...
-Allons ma poule, il ne faut pas croire que seuls les pédés sont pervers. C'est le même cinéma chez les hétéros. Les petites annonces masos pullulent dans Screw, Pleasure, les journaux pornos straight. Ca partouze hétéro sérieux dans les boites comme Plato's Retreat. Que la grande consommation du sexe perturbe les petites têtes, c'est normal. Chez les gay, les trois quarts des mecs en cuir sont de gentils employés de bureaux qui courent les magasins de fringues. Très peu s'accrochent au mur pour se faire mettre un poing dans le cul. Il faut être très sur de soi et de ses amants. Si tu veux voir ça, va au Mineshaft, Washington Street. Mais si tu veux découvrir la grande folie pédé hebdomadaire, file tout de suite au Flamingo, la boîte fête ce soir son sixième anniversaire.
-Tu viens avec moi ?
-Non, je préfère aller au sauna. "
Une centaine de mecs piaffent dans le couloir sombre de l'entrée du Flamingo. Clones, cuir, cow-boy, ils se pressent vers le guichet. La dernière fois que j'ai poireauté avec autant de mecs, c'était au service militaire, pour l'inspection. On nous regarde de travers, Alain et moi: nous sommes si démodés avec nos visages sans moustaches, et nos boucles dans le cou.
Nous voilà au Flamingo. Après un rude escalier nous déboulons enfin dans la grande salle, aussitôt assaillis par une lourde rythmique disco et une rangée de spots roses. Mille mecs torse-nu dansent sous les lasers, incroyable mêlée de chairs luisantes, épaules lisses contre poitrines velues, bras noueux tendus vers les lumières. Je pense aussitôt à la scène du bal des S.A, dans Les Damnés de Visconti. Mêmes nuques rasées, mêmes yeux fardés. Sans oublier l'inévitable casquette d'officier. Puis cette image se dissipe d'elle-même. La foule ondule avec plus d’élan, joyeuse, tout à fait disco, Quelques géants musculeux agitent des tambourins et des foulards. D'autres roulent des biscottos sur les estrades. Des couples tanguent par dizaines, enlacés, embrassés. Gay Saturday Night Fever.
Il faut bien se lancer dans la bousculade car aucun lieu de retraite n'est prévu, sinon le bar surpeuplé. Une forte odeur de vestiaire de club sportif, d’herbe californienne, de poppers aigres et de tabac blond m’enveloppe. Je suis balloté un moment entre les peaux brûlantes, rugueuses, douces, avant de trouver un mètre carré pour jouer des rotules. Comme dans toutes les boîtes du monde. Un type très beau, une tête anguleuse d'apache, des yeux verts incroyables, tend son ventre musclé vers le mien. Je pense aux pages somptueuses que Jean Genet écrirait ici, cerné par cette muraille de chaires fumantes.
Bien vite, cette foule virile m'oppresse comme un métro à l'heure de pointe. Je pense au Palace envahi le week-end à Paris. Je croise des regards chavirés par le désir, retiens des caresses furtives, ou précises, je me glisse entre des poitrines nues. Mais je reste froid comme un merlan. L'ivresse, la, musique, l'odeur des peaux emportent peu à peu tout le monde, sauf moi. Je quitte la piste pour aller me caser tant bien que mal entre deux couples palpitants qui flirtent sur un divan de l'arrière-salle. Les murs, les miroirs ruissellent de sueur et de buée. Des éphèbes roses aux fesses galbées, des queues laineuses, le gland traversé par un anneau d'or, défilent sur grand écran. On se roule des gamelles tout autour, mais rien de plus. Je cherche les gogues... une quinzaine de mecs hilares font le petit train en attendant leur tour. Changeons de décors.
Nous voilà sur les trottoirs roses, cernés par les taxis jaunes. Le cruising reprend.
Jean me raconte ses soirées du gay New York. La veille, il a été au "Mineshaft" pour jeter un oeil. L 'ambiance y est beau coup plus heavy, plus dénudée, qu'au Ramrod, explique Jean : "Des mecs en shorts de cuir attendent au comptoir, quelques cravaches sortent des bottes, un maître tire son esclave par un collier de chien garni de pointes. A côté de lui, un Hell's Angels propose la botte à un jeune barbu en termes crus. Quelque chose comme : Je vais te décaper la boyasse ma poule, tu vas aimer ça. Ni drague, ni séduction, ici c'est : Je te colle la main où il faut, et je t'emmène dans "le couloir de la mine". Chaque nouvel arrivant attire les solitaires. Tous les gars qui viennent là ont très, très faim. La tension et le désir s'affichent, extrêmes. Pesants. On s'avance clans un corridor mal éclairé qui mène aux étages. Un panneau "Défense de parler". La pièce attenante tient de la chiotte publique et de la salle de torture. Dans les cabines des types se cravachent, se sucent, s'enculent . Des râles, des cris de plaisirs ou de souffrance, le cuir zèbre la peau pour de bon. A aucun moment un de ces mecs ne relâche son attention: ils semblent tous concentrés sur une vision intérieure insupportable aux autres. Au milieu de la pièce, une cascade de chaînes descend du plafond, soutenant des tape-culs de cuir. Deux malabars, l'un portant un treillis de fines chaînes d'argent, y installent un maigrichon encagoulé. Ils le basculent en arrière et lui lèvent les mollets au ciel. Le type gémit doucement, une tête extatique retournée vers le sol. Un des deux baraqués s'enduit lentement la main d'une crème blanche qui sent l'antiseptique. Plusieurs mecs regardent, le souffle court. Jean fait demi-tour ... Le "fisting" lui fait peur. Il est à la fois fasciné, et il a peur d'être démoli - "Cela s'est vu !" dit-il, levant les yeux au ciel ! ( Une parenthèse. Toute cette sombre ambiance décrite par Jean, je l'ai retrouvée au club "Hell's of fire", un club sado maso mixte assez dur sur les quais de l'Hudson, où ça se fouettait, se fistait, et criait beaucoup en back stage, où je suis allé avec un grand connaisseur du New York de l'époque, Bernard Zékri, aujourd'hui directeur de l'information à Canal +. Ici un aveu, vingt ans après : je suis pas allé au "Couloir de la mine", Jean me l'a raconté. Dans Actuel, j'ai dit y être allé, car c'était l'endroit dont on parlait beaucoup. Pour faire le journaliste "branché" qui va à l'endroit "in". Je l'ai beaucoup regretté après, jurant qu'on ne m'y reprendra plus.) AMY EN A MARRE DE L'ESPRIT TANTE DE SON ROOM MATE
Le lendemain, me voici à la party donnée pour l'anniversaire de ma copine Amy, 26 ans, un jolie fille rousse énergique, très new yorkaise : à la fois bizness et noctambule. Amy manage "The Other End", une vieille boîte jazz du Village ou Dylan et Joan Baez firent leurs débuts. L'ambiance est à la surboum revisitée. Les jupes 1950 virevoltent et je retrouve enfin des chevilles délicates, les fossettes d'un genou, des hanches fines, de la tendresse liée aux désirs. Amy ne m'a jamais paru si jolie. Si vive. Si féminine. Elle a un mal de chien à faire de sa boîte un club d'avant-garde, tellement l'étiquette Dylan-Hippie-Jazz lui colle à la brique. Elle partage son appartement avec un gay de vingt-deux ans qui travaille au Rock Lounge, une des boîtes new-wave de Manhattan.
Dès que je lui parle de mon reportage chez les homos, elle passe en quatrième : " J'en ai marre des gay jeunots, tu ne peux pas savoir. Ils débarquent chez moi sans arrêt et me traitent comme de la merde. Je n'existe pas. Ils passent leurs journées entre eux et marinent dans le même bain toute l'année : les bars gay, les boîtes gay, les parties gay. Ils tournent en rond autour de leur nombril et fonctionnent en mafia. Mon copain trimbale une vague mystique de la défonce et de la possession: Ouh, les poppers me pénètrent. L'esprit tante m'exaspère. J'attends que la mode change..."
Bella, une grande brune de vingt ans, n’est pas d'accord. Elle adore aller danser dans boîtes gay car au moins la personne ne l'emmerde. Elle vit avec un couple d'étudiants gay et leur tendresse, leur gentillesse l'émeut. Elle rêverait d'avoir un amant aussi attentionné que Vincent, le plus jeune, qui rapporte toujours des fleurs, un petit cadeau... Toutes les filles ici se plaignent de la dureté de leur mec. Le boulot avant tout, la réussite. Ils se prennent affreusement au sérieux. Ils ne parlent que de leur dernière combine pour rafler des dollars. Comme si c'était toute leur vie. Les gays redécouvrent la passion et se préservent pour l'amour et le plaisir. Le pays a besoin d'eux. "
Je retourne chez Jean. Ces passages brutaux d'un trip à l'autre m'ont désarçonné.
"Je t'avais prévenu. Le mouvement pédé se démocratise et devient plouc. -Tu ne vas plus du tout dans les boîtes ? -De temps a autre. C'est ce qui est génial à New York, il y en a pour tous les goûts Tu peux draguer dans les grandes boites gay ou hétéros, te faire fouetter au Mineshaft, choisir selon l'humeur une party ou des bars. Paris pratique le couvre-feu et l'hygiène sociale. New York n'arrête jamais. -Et que font les hétéros et les pédés ensemble ? -Tu connais l'histoire de la statue de George Segal, celle qui a failli être interdite ?- Non... " 
Bruce Voeller, un des fondateurs de la "National Gay Task Force", une des personnalités du mouvement pédé culturel, a demandé une statue au célèbre sculpteur Georges Segal pour commémorer la première émeute des pédés new-yorkais. Segal a accepté. Il vient de fondre les quatre personnages du monument ,qui doit être bientôt installé dans Sheridan Garden, le jardin public de Christopher Street. Imaginez la même chose à Paris: deux hommes et deux femmes de bronze, grandeur nature, se tenant par la main devant l'école des Beaux-Arts en souvenir du Front Homosexuel d'Action Revolutionnaire.
Jean reprend : " La moitié du mouvement gay militant est opposés à la statue. Va voir Craig Rodwell, un des plus acharnés. C'est aussi un des vieux militants pédés du Village. Il va te raconter l'histoire des dernières années. Car, n'oublie pas ça : les pédés ont conquis New York en dix ans. La tolérance de Greenwich Village avait préparé le terrain. Ailleurs, il faudra encore quelques siècles. "
Craig Rodwell peste dans sa minuscule librairie de Christopher Street, l'Oscar Wilde Book Shop. Il porte un jeans usé, un blouson de nylon et n'a rien du clone à la mode. Il tient le discours classique du militant pur et dur.
" Cette statue n'est pas l'expression du mouvement homosexuel. D'ailleurs, elle est toute blanche et des noirs viennent à toutes les manifestations gay.
-Mais quelle statue choisir pour " exprimer " le mouvement gay? Des mecs en cuir, une scène de fist fucking, deux femmes qui se sucent ? C'est absurde.
-De toute façon Segal n’est pas gay et c'est pas à lui de nous faire une statue, il ne peut pas comprendre ce que nous vivons. "
Je n'insiste pas Craig est buté Depuis vingt-cinq ans il en a vu de toutes les couleurs En 1954, à quatorze ans, il se fait violer à Chicago par un camionneur de quarante ans. Craig est condamné pour prostitution, En 1959, il s'installe au Village, Il rejoint la Mattachine Society, où les trois-quarts des pédés sont persuadés qu'ils sont des malades et névrosés. Une minorité plus intellectuelle, déculpabilisée, zone dans les bars du quartier, Les flics les traquent. En 1964, Craig organise la première manifestation contre la discrimination. Ils sont huit. L'année suivante, quarante, devant la Maison Blanche. 1968 : les Yippies attaquent la convention démocrate, la guerre du Vietnam, les mouvements minoritaires. Tout bascule pour les pédés le 18 juin 1969, le jour de " Stonewall ". Craig y était.
" Stonewall, c'était ce café tout en bois. Une vingtaine de jeunes pédés et de travelos buvaient un coup. Les flics déboulent, Pour la première fois, les mecs résistent. Bagarre. Je suis monté sur l'escalier, là, et je leur ai balancé des bouteilles, des cageots. Les travelos cognaient dur. Tout le monde s’y est mis. C'était incroyable. "
Craig s'excite comme un gosse, Il se souvient. Comme un soixante-huitard parisien se souvient. Il continue : " Le lendemain le Washington Post titrait : " Homosexual riot ". Tous les pédés de la ville, les lesbiennes ont débarqué dans le Village. Stonewall ne désemplissait plus. Le Gay Libération Front est né là " .
Un pli soucieux barre le front de Craig. Il soupire :
" C'est affreux, aujourd'hui le mouvement n'existe plus. C'est un marché, un bizness. "
Je comprends soudain pourquoi Craig s'oppose à la statue de Segal. Il a l'impression qu'on lui vole jusqu'à ses souvenirs. Pourtant la statue sera un témoignage émouvant et indestructible de ce moment historique : l'époque où les homosexuels ont conquis le droit de cité.

CHEZ GEORGE SEGAL
George Segal habite une jolie maison de bois dans le New Jersey. La verrière du salon s’ouvre sur les prés et les bosquets. Quel calme, après New York. La cinquantaine, l’œil vif, l'artiste nous fait visiter son atelier, un ancien poulailler industriel retapé. Une femme de plâtre blanc, la main levée dans un geste inquiet, retenu, nous regarde à travers une fenêtre. Un couple danse, fantomatique, entre des hautes glaces. Trois personnages figés attendent à un arrêt de bus. Segal place toutes ses statues dans des situations de la vie courante et les saisit dans leur solitude ou leurs gestes familiers. Il construit tout : le bar, le percolateur, ajoute un néon et installe un mec tristement avachi au comptoir. On pense aux tableaux d'Edward Hooper en trois dimensions. Georges Segal sourit : " A chaque fois que je fais le moulage d'un modèle, j'ai l'impression de lui voler son âme. "
Nous voici à la fonderie pour voir les statues de Sheridan Garden. Elles ne sont pas encore patinées en blanc et nous les découvrons en bronze brut. Une impression immédiate de tendresse, de douceur. Deux femmes sont assises sur un banc, l'une étirée en arrière, décontractée, tandis que l'autre, légèrement penchée, lui caresse la jambe. Les deux hommes se parlent peut-être et l'un a posé sa main sur l'épaule de l'autre. Rien de précisément " gay ".Rien de sexuel. Un feeling pourtant.
Georges Segal explique : " Bruce Voeller et quelques amis gay sont venus me voir un soir. Ils m'ont dit : les trois-quarts de la statuaire publique représentent des généraux et des soldats en arme, pourquoi ne réaliseriez-vous pas une oeuvre plus vivante, contemporaine, qui incarnerait la naissance du mouvement gay. J'ai hésité. Beaucoup m'ont dit : l'homosexualité est une affaire privée. Et puis j'ai lu dans la presse les attaques contre les gay, la répression contre les homosexuels en URSS, en Iran. J'ai pensé qu'une statue dressée en pleine rue a New York, contribuerait peut-être à éviter le " backlash ".
-Comment avez-vous travaillé?
J'ai passé plusieurs jours avec les amis gay qui m’ont servi de modèle. Au début ils imaginaient une situation plus nette : un baiser entre les deux hommes par exemple. Après réflexion, nous avons préféré cette scène plus pudique et peut-être plus trouble.
-Vous savez que certains mouvements gay sont opposés a cette statue ?
-Oui, de vieux politiciens sectaires. Ils ne supportent pas qu'un " straight ", quelle ex- pression absurde, se mêlent de leurs affaires. Ils m'ont convoqué à une réunion. J'ai évidemment refusé d'y aller. Je n'ai de compte à rendre à personne. Je ne comprends pas qu'ils puissent refuser la première oeuvre publique destinée à affirmer la dignité homosexuelle ".
Quelques semaines plus tard, la statue de George Segal se dressait pour toujours dans Christopher Street.
04:35 Publié dans MOEURS | Lien permanent | Envoyer cette note



