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dimanche, 09 juillet 2006
ZIDANE. UN COUP DE TÊTE MYTHOLOGIQUE
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Prenez Zinédine Zidane : voici un véritable héros du footbal, un guerrier pacifique des stades, une légende sportive. Il ressemble aux figures de nos grandes mythologies, ces héros que le peuple voyait se battre sur les champs de bataille, ou au pied des villes des villes assiégées. Comment ne pas penser au "bouillant Achille" sous les murs de Troie, dont tous admiraient l'habileté et la force - les grands matchs de football, ou de rugby, avec leurs héros se jetant dans la mélée au vue de tous, acclamés, furieux, exaltés, ressemblent aux héros de la guerre de Troie, guerre de personnages héroiques, d'hommes rusés, avec ses corps à corps, ses duels, tous ces rituels sacrés (si éloignés des boucheries modernes, des guerres faites à coups de bombardiers, de bombes téléguidées, d'écrans électroniques et des massacres de masse anonymes).
Ces stars du sport, aux talents exceptionnels, presque des demi-dieux, adulés par des pays entiers, n'en demeurent pas moins des hommes, des humains faibles, imparfaits et retors, tout comme les héros des grands mythes. Ce ne sont pas des vrais dieux, "les dieux du stade", tout comme les "demi-dieux" des mythologies. Chacun a son "talon d'Achille", ce qui fait leur grandeur et leur humanité. C'est que nous avons découvert avec le coup de tête de Zidane, alors qu'il avait failli marquer le but de la victoire mythique quelques minutes auparavant, qu'il allait peut-être devenir le plus grand footballeur de tous les temps en offrant une seconde victoire en coupe du monde à l'équipe de France. Il n'est qu'un homme. Il n'échappe pas au "heur et au malheur du guerrier" décrit par Georges Dumezil. Il possède une faille. Et dans la transe du match et du combat des hommes, son rival, le footballeur italien Materazzi a vu sa fèlure, sa faiblesse. Il a trouvé la manière de destabiliser le bouillant Zidane, il lui a prononcé les mots qu'il savait le toucher à coeur, allaient le sortir de ses gonds, le pousser à la faute. Il lui a décoché la flèche fatale, comme Paris visant Achille depuis les murailles de Troie.
Le héros a trébuché. Il est redevenu colérique. Enragé. Il a perdu le contrôle. Il a montré qu'il n'était pas tout de calcul. Enragé par les remarques personnelles de Materazzi le rusé, il a voulu se faire "respecter" - comme un jeune de banlieue insulté, qui n'a souvent que son "honneur" à défendre (ces jeunes de banlieue qui adulent zidane, qui fut l'un d'entre eux dans les quartiers immigrés de Marseille Nord). En défendant son honneur, perdant le match, expulsé comme comme un joeur débutant, en cessant d'être un dieu du football pour redevenir un homme violent et vengeur, Zidane a véritablement rejoint le mythe du guerrier. Il l'a rejoué à sa façon, lui redonnant sa valeur universelle.
RENCONTRE AVEC GEORGES DUMEZIL
Dumézil m’a reçu chez lui debut 1986, rapidement, quelques semaines avant sa disparition, dans un grand bureau encombré de livres jusqu'au plafond. Sur les chaises, les fauteuils, les tapis, les radiateurs, des livres, des livres, des dictionnaires, des encyclopédies. La première chose qu'il me dit, débarassant une chaise d'un gros volume de mythologie grecque, fut : " Je ne me lasse pas de relire les douze travaux d’Hercule… Asseyez-vous."
En le rencontrant, j'ai vu mes beaux rêves de modernité enchantée se calciner. J’étais pourtant allé le trouver la tête bruissante de grandes tirades épiques d’époque : les nouvelles technologies de communication, l'écologie globale, la mondialisation du commerce où les pays du Sud commencent de faire circuler leurs produits, la démocratie qui gagne partout du terrain, les premier signe sd'ébranlement du communisme deux ans après 1984, nos cinquante années de paix européenne. Avec cette question fascinée : quelles étaient les grandes mythologies capables de nous aider à penser notre temps ? Lui allait m’éclairer. Georges Dumézil. Quatre-vingt-sept ans. Un chercheur inlassable, qui a étudié plus de trente langues – dont le sanskrit, le gallois, la quechua, le laze, le romain, l’oubikh - et décrypté toutes les grandes mythologies.
Pour avoir été dans sa jeunesse de l'Action Française et participé au journal d'extrême-droite "Le Jour", montré un temps une sympathie regrettable pour le fascisme italien et cru que Hitler allait "remythifier" l'Allemagne, beaucoup d'intellectuels l'ont attaqué et condamné - l'homme et son oeuvre. Pourtant, comme l'a montré l'historien des idées Didier Eribon, Georges Dumézil le conservateur s'est montré un antinazi résolu, dès qu'il a compris la nature meurtrière du régilme hitlérien. Quand en 1941, il perd son poste à l'Ecole Pratique pour appartenir à une loge maçonnique, le grand ethnologue Marcel Mauss, ami de Jaurès, le défend. Les années qui suivirent, Georges Dumézil connut des attaques de tous bords, venues d'abord des historiens, puis des sciences humaines influencées par la vague "structuraliste". Surtout, on moqua, on dénigra sa mythologie comparée. Et puis, peu à peu, ses thèses commencèrent à s’imposer... En effet les grandes mythologies se recoupent - comme le montrera aux Etats-Unisun autre grand mythologue, Joseph Campbell. Prenez Loki, le dieu scandinave fourbe, vantard, capable de se transformer en saumon ou en belle femme, hé bien il ressemble beaucoup à Sydron, le héros du Caucase, ou aux grandes figures épiques du Mahâbharata. Oui, on retrouve les trois mêmes ordres, les trois mêmes fonctions sociales chez tous les peuples indo-européens, puis dans l’Occident médiéval : la souveraineté politique associées au pouvoir magique, la force physique et la puissance guerrière, la production et la souplesse du commerce. Georges Dumézil a bien débusqué des constances dans l'imaginaire humain, nos manières d'organiser les sociétés dans un ordre symbolique, nos conceptions du sacré.
Tardivement, à quatre-vingt ans, Georges Dumézil fut admis à l’Académie française. Claude Lévi-Strauss, chargé du discours d’accueil, le salua comme un précurseur.

"UN PEUPLE SANS MYTHOLOGIE SE CONDAMNE A MOURIR DE FROID"
Nos mythes aujourd’hui, quel sont-ils, en possédons-nous encore, n'avons-nous pas remplacé la vision mythologique par une soumission à l'économie et au rendement, devenus le seul destin acceptable de nos civilisations, monsieur Dumézil ? Que pensez de cette pensée planètaire, globale, à la fois écologique et cosmopolite, prônant l'échange des biens, des hommes et des cultures, qui se développe aujourd'hui ? Je le pressais de questions, nous avions peu de temps.
La réponse fut sans appel, lancée d’une voix à la fois amusée et fataliste. -
" Je vous vois venir, je vois déjà la configuration enthousiaste de votre esprit. Mais je vous préviens, vous n’arriverez pas à tire de moi des propos optimistes. Je suis inquiet du sort de l’humanité. Pour ainsi dire, désespéré. Nos mythes ? Nos espoirs ? Nos utopies ? Mais nous n’en avons plus. Les mythes, ce sont les grands rêves de l’humanité poétisés. L’Arbre de la Connaissance … Nous avons goûté à ses fruits, nous avons développé des sciences et des techniques prodigieuses. Aujourd’hui, nous sommes devenus les égaux des anciens dieux, nous volons beaucoup plus haut qu’Icare, Hercule fait rire avec sa massue Zeus et sa foudre ne nous feraient pas grand mal. Tous les films guerriers d’aujourd’hui mettent en scène des armes qui effraieraient Mars lui-même.
Je lui demandais : alors, nous n'avons plus de mythologie ? Plus aucune ? Il continuade sa voix amusée, presque désespérée.
"Si notre époque réalise les exploits des plus vieux héros de l’humanité, elle n’a plus de mythologie pour les penser et pour rêver l’avenir. Au début du siècle, elle s’exaltait avec les mythologies sociales, le communisme, les sociétés sans Etat, l’égalitarisme, la société sans classe ou alors l’enrichissement général, l’ère de l’abondance. Maintenant, cette mythologie a vieilli. Elle s’est pervertie jusqu'à se perdre. Elle ne fait plus rêver. Que reste-t-il comme grande mythologie pour l’avenir ? Le déchaînement des armements modernes. Le chaos. La destruction guerrière, tous les vieux récits de l’Apocalypse modernisés. Seulement, cette-fois, il ne s’agit plus d’une évocation poétique : nous y sommes. Un pays qui n’a plus de légende se condamne à mourir de froid. Mais un peuple qui n’aurait plus de mythes court vers la mort. Un mythe ouvre aux hommes une vision romancée de leurs valeurs et de leurs idéaux. Il organise et justifie les équilibres, les tensions et les règles dont nous avons besoin pour vivre avec notre temps. Sans mythe, une société risque la dispersion. Nous avons anéanti nos anciens rêves, le nazisme a détruit l’Europe, presque le monde. Le communisme a échoué de façon sanglante.
Je résistais malgré tout : et nos démocraties, nos républiques, Liberté Egalité, Fraternité ?
"Nous vivons à l’époque du danger guerrier, nucléaire et du terrorisme. La peur, les attentats, les risques de déflagration mondiale cernent nos pensées. La démocratie, voyez comme elle peut être menacée par les terroristes, les fanatiques. L’Occident ne maîtrise pas l’irrationnel des autres peuples, ni les forces de destruction monstrueuses qu’il a développées. Sans une nouvelle vision convaincante et lyrique des hommes sur terre, de la guerre et de la paix, sans valeur de vie, sans mythe puissant, nous ne pourrons équilibrer toutes ces forces, ces tensions. Non, je ne suis pas optimiste. "
(paru dans Actuel, 1986)
Heur et malheur du guerrier. Loki. Flammarion. Esquisses de mythologie. Georges Dumézil, Gallimard
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