Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

L'ECRIVAIN ARGENTIN ERNESTO SABATO DISPARAIT À 99 ANS. IL S'INTERROGEAIT : COMMENT EN FINIR AVEC UNE DICTATURE ?

 

 

 NEWS NEWS NEWS. Il  devait avoir 100 ans le 24 juin prochain, Ernesto Sabato, s’il n’avait attrapé un sale rhume. En annonçant sa mort à la presse, sa femme a dit :  «Il a eu une bronchite il y a quinze jours, et à son âge, c’est terrible.» Ernesto Sabato était le dernier grand écrivain vivant de l’époque sombre de l’Argentine, au côté de Julio Cortazar, Adolfo Bioy Casares et Jorges Luis Borges. Physicien de formation, politiquement engagé dans sa jeunesse, il rompt dès les années 1930 avec les staliniens, alors qu'il vit à Paris. Il travaillait ces années-là avec Irène Joliot Curie au centre Marie Curie, tout en fréquentant les cercles surréalistes, et devenu l'ami de Tristan Tzara.

(DR) terreur,audace

Il est l'auteur de l’extraordinaire roman « Sobre heroes y tumbas » (Héros et tombes, Seuil, 1962), livre puissant et lyrique qui met en scène Buenos Aires comme aucun autre écrivain argentin. Après la dictature militaire de1976-1983, Ernesto Sabato a présidé la Commission nationale qui a mené l'enquête sur les crimes commis par la junte. Dans lapréface du rapport « Nunca Mas » (Jamais plus), il a tenu, par souci de justice, a rappelé les attentats et les meurtres commis par les guérillas d'extrême gauche comme par les milices d'extrême droite des gouvernements de Juan Peron et d'Isabel Peron (1973-1976). 

Je l'avais rencontré au terme d'un reportage réalisé à Buenos Aires en janvier 1985 pour le magazine Actuel.Nous étions trois ans après la chute de la dictature, sous le régime du président Raul Ricardo Alfonsin, largement élu. Après deux années d’état de grâce, parfois de liesse, lié à la liberté retrouvée, l'Argentine déchantait. L’inflation galopait dans un pays trop longtemps pillé et étouffé par la junte, les groupes d’extrême-droite complotent, et le président Alfonsin venait de faire passer la loi dite du “Punto final” qui devait mettre un coup d’arrêt au procès des militaires impliqué dans les assassinats d’opposants et des anciens tortionnaires. Cette décision indignait la gauche, comme les familles des 30.000 victimes de la dictatures - Ernesto Sabato, lui, pensait que les militaires étaient déconsidérés, et qu'après avoir goûté à la démocratie les Argentins n'accepteraient plus jamais de vivre sous la botte de l'armée. À ce jour, l'histoire lui adonné raison.

medium_fr-militaires-equateur-150.jpg
(L'armée défile dans Buenos Aires après le putch militaire de 1976. DR)

---------------------------------------------
AVANT DE LIRE CET ARTICLE, il faut savoir que la loi d'amnistie des militaires, dite du “Punto final” fut abrogée quinze ans après cette enquête - voir ci-joint le texte de l’écrivain Luis Sepulveda sur cette abolition tant attendue : Pleure_Argentine_par_Luis.url. Apprenez encore que le président Ricardo Alfonsin, qui succéda à la junte militaire, dut abandonner le pouvoir en 1989, cinq mois avant la fin de son mandat : l’inflation avait atteint 343% en 1988 et 3000% en 1989.
--------------------------------------------
 
À BUENOS AIRES, LA NUIT EST JEUNE... Charlie Garcia, trente ans, le rocker le plus populaire d'Argentine, fait sa virée du soir. Nous tournons en taxi dans la ville.  Le chauffeur n'arrive pas à y croire : c'est bien Charlie Garcia qui fume des joints à l'arrière. S'il lui donne un autographe, la course sera gratis.
Hilare, enveloppé de grands gestes fous et théâtraux, Charlie, le tellement sympa Charlie Garcia montre la longue enfilade glauque de l'Avenida Santa Fe.
"- Regarde, Buenos Aires ressemble à New York ! Les rues à angles droits, des escadrons de taxis, les petits magasins ouverts toute la nuit, des mecs qui rôdent à tous les carrefours, assis sur des marches à discuter, à trafiquer je ne sais quoi ! Enfin, plutôt je sais, Ah Ah Ah !
"Buenos " défile à la fenêtre. Charlie le rocker, 35 ans, écume les avenidas depuis quinze ans. L'herbe fraîche nous met en phase avec les ondes surgies des blocs, la ville nous encercle et nous enlace. Envapé, je me récite la " Ferveur de Buenos Aires ", le premier grand poème de Borges, qui commence ainsi... "Les rues de Buenos Aires sont devenues mes entrailles."

- Regarde Buenos Aires, regarde ! Ouvres tes mirettes ! " crie Charlie, secouant son absurde moustache bicolore - blanche et rousse. Les blocs d’immeubles succèdent aux blocs, le taxi ballotte sur la chaussée défoncée, les trottoirs sont jonchés de détritus et de gravats, une lumière jaunâtre tombe des lampadaires, les gratte-ciel de l’avenue du Nueve de Julio dressent leurs masses noires derrière nous. Une ville angulaire, glauque, dégradée, immense. Aucun exotisme, aucune végétation tropicale comme à Rio. Une ville américaine, dans les bars des jeunes mecs en chemisettes et chaussures fines friment, sapés comme des ritals - Buenos Aires a attiré des dizaines de milliers d’Italiens au début du siècle, qui rêvaient de faire fortune.
L'atmosphère est si polluée, je crache par la fenêtre.
Charlie en fait autant, hurlant de rire. " Buenos Aires tu parles ! L'air est pourri dans cette ville !". Tous les taxis et les bus crachent une sale fumée noire qui vous agresse la glotte. Nous ne sommes pas en Suisse ici, mais en Amérique Latine, dans le Tiers Monde, la moitié des voitures polluent dur.

Buenos Aires. Nous sommes en janvier 1985. Trois ans ont passé depuis la chute de la dictature militaire et l’élection triomphale du président "radical" (centre gauche) Raul Ricardo Alfonsin. Pendant les quelques mois qui ont suivi, affirme Charlie Garcia, l’énorme ville s’est adonnée aux joies de la liberté retrouvée.
" Aujourd’hui, Buenos Aires déchante, ajoute aussitôt le rocker. Tu sais pourquoi ? Buenos Aires a peur que les militaires reviennent !"

cd1227a2bbe74ec8d9ebf1c5d2a205e2.gif

LA DIFFICILE JEUNESSE DE CHARLIE GARCIA, ROCKER ARGENTIN

Charlie Garcia… Sous la dictature, ce grand échevelé était déjà une star du rock argentin. Un disque d'or, des salles combles, une complicité constante, dix ans durant, avec son public. Aujourd’hui, cela continue. Charlie vient de sortir un nouveau disque, "Tangos ".
" Mais il n'y a pas un seul tango dedans ! il éclate de rire. Plus un jeune argentin n'écoute du tango aujourd’hui, Fred, le tango désespéré, noir, sinistre, suicidaire, macho, avec ses rengaines, son mauvais théâtre !
Charlie chante des rocks ultrarapides à la manière des Simple Minds, mais aussi des ballades qui rappellent les cansonetes italiennes. Il adore Joe Jackson, Peter Gabriel, les Talking Heads, bref le rock travaillé, musical, frétillant d'accompagnements. C'est sans doute, avec Fito Paez, le plus musicien des rockers argentins.
Nous voici à la Verdugleria, un grand café bondé du centre, halte obligatoire de tous les noctambules de " Buenos ". Ambiance agitée, ça parle fort, ça lève le coude. Aucun look délirant comme en Espagne, une élégance italienne c'est sûr... Un orchestre latino, gominé et moustachu, attaque salsa sur salsa. Curieux mélange ! L'endroit tient du pub anglais, du piano bar romain et du bal mexicain. Sur la piste, quelques belles filles en robes très courtes, quelques dandies en grandes tenues, cintrées, noires, à la coupe de douille graphique. Charlie, que l'herbe rend loquace, me souffle de sa voix aiguë, à la Jerry Lewis :
-
" Tu vois, sous la dictature, personne ne sortait sapé comme ça dans les rues. Il ne fallait jamais se faire remarquer. Dès que tu déconnais, il t'arrivait des ennuis. Tu te faisais traiter de pédé, et puis casser la gueule. Même les filles n'osaient pas s'habiller trop sexy. On devait se confondre avec le gris muraille, éviter toute originalité. Nous avons tellement intériorisé la censure pendant toutes ces années qu'il n'y a pas eu d'explosion de liberté ! "

C'est à travers une série de détails anodins que Charlie m'a montré les manifestations de leur liberté toute neuve. Les jupes qui raccourcissent, les attroupements autour des musiciens de rue, l’ouverture de grands clubs avec orchestres, les salles de cinéma de la rue Corrientes qui passent enfin les films européens, même des érotiques, les opposants qui posent des tables en pleine rue, couvertes de tracts et de brochures.
Surtout : la police ne patrouille plus, omniprésente, arrogante, comme avant

PERSONNE N'A OUBLIE, A BUENOS AIRES

" Il est devenu plus facile d'embarquer une fille aujourd’hui, continue Charlie, souriant. Tu n'imagines pas dans quel pays catholique nous vivons. Il n'y a jamais eu de séparation de l'Eglise et de l'Etat en Argentine. Aujourd'hui, on attend encore la loi sur le divorce. En 1985 ! Pense que je suis marié à vie ! Si je rencontre une femme qui me plaît, je ne peux même pas l'épouser. Si je lui fais des enfants, je ne peux pas les reconnaître ! La loi sur le divorce, voilà qui sera une des grandes conquêtes de la démocratie ! "
A Buenos la démocratie s'apprend à petits pas. Il faut comprendre : la dictature a cédé sous la pression d'immenses manifestations après dix années de règne. Les militaires pnt assassiné vingt-cinq mille, sans doute trente mille personnes, les estimations grimpent chaque jour. Deux générations d'Argentins ont vécu dans la peur, la peur noire. Souvenez-vous du film " Missing ", "Disparus" de Costa-Gavras, sorti en 1982. Chaque jour des opposants, des intellectuels, des quidams disparaissaient. On a retrouvé des charniers, des corps torturés par centaines. Juste après le putsch de Jorge Videla en 1976, tous les rassemblements, même de quelques personnes, même d'un groupe d'amis, étaient interdits. Dispersés. La chasse aux jeunes était un sport national. Les policiers, les miliciens guettaient les sorties des concerts de rock et attaquaient les gens isolés, les chevelus, les filles voyantes. Ils les jetaient au fond d'une voiture, leur enfilaient la célèbre " capucha " et les rouaient de coups. Leur coupaient les cheveux. Les violaient.
Charlie Garcia a goûté à la capucha. Il rentrait chez lui. Ils ont freiné à sa hauteur et ils l'ont embarqué. Ils l'ont menacé de mort et ils l'ont frappé, frappé.
Charlie n'a pas oublié.
Aucun jeune de Buenos Aires n'a oublié.
La peur rôde encore. Elle a duré trente ans, dictature après dictature. C’est long trente ans. La moitié d’une vie. Toute une jeunesse.

LE SYNDROME DE LA " CAPUCHA "

 

medium_Videla10_04.jpg

Le général putchiste Jorge Videla. 30.000 assassinats recensés

La peur. La pire ennemie d'une jeune démocratie. Un copain de Charlie, un musicien qui a fui à Los Angeles les dernières années de la dictature, revenu après l’élection du président Raul Alfonsin, explique : " Je n'ose toujours pas me faire remarquer à Buenos. Je reste clean, professionnel. Je pense sans arrêt qu'il y a quelque part un colonel qui dresse déjà soigneusement les listes des types à supprimer lors du prochain coup d'Etat."
Charlie appelle cela " le syndrome de la capucha ". Il a d'ailleurs écrit une chanson là-dessus.
" Moi qui ai lutté pour la liberté - Sans la gagner - Moi qui ai vécu au milieu des fascistes - Aujourd'hui je ne me sens pas du tout rassuré. "
Pourquoi est-ce que tu n'es pas rassuré, Charlie ?
-
Parce que la démocratie reste tendre et fragile comme un jeune bébé, Fred. Tant que la peur hantera les esprits, nous ne serons pas tout à fait libres.

- Combien de temps faut-il pour que la peur disparaisse après une dictature, Charlie ?
- En Argentine, la peur n'a toujours pas disparu. Nous avons si vite glissé du gouvernement autoritaire de Peron à celui d'Isabel Peron, des chars dans les rues aux escadrons de la mort de la dictature militaire... "

À Buenos Aires le " syndrome de la capucha ", la fragilité de la démocratie n'angoissent pas seulement Charlie Garcia et quelques musiciens. Tous ceux qui se sont engouffrés dans la liberté toute neuve s’inquiètent. Prenez Andrés Cascioli, un des jeunes patrons de presse de Buenos Aires, le directeur des éditions La Urraca. Ce bonhomme trapu de quarante balais, qui vous croque d'un coup de crayon un Alfonsin hilarant, dessine lui-même les caricatures de ses journaux, éprouve le même malaise. Il a peur. Cascioli publie trois magazines : le mensuel Humor, cent mille exemplaires, un journal satirique et politique ; l'hebdomadaire Periodista, qui rappelle l'Événement du jeudi et pense à gauche, sans excès ; enfin une revue de bande dessinée. Notre directeur-dessinateur dirige ses trois journaux du haut d'un bel immeuble dans la rue Venezuela. Baie vitrée ensoleillée, terrasse, décor cossu. Andrés Cascioli a sorti Humor sous la dictature. À chaque fois qu'il publiait un numéro un peu critique contre la junte, la rédaction ne se réunissait plus au local du journal les jours suivants. Elle attendait les réactions de la commission de censure. Humor a connu trente procès pour outrages, il n'a été interdit à la vente qu'une seule fois. Autocensure. Cascioli parle de cette époque en plissant l’œil comme un vieux capitaine qui a su louvoyer entre les récifs.

"J'ai pu tenir grâce au président Jimmy Carter. L'administration américaine exigeait de la junte des garanties sur la liberté de la presse. Les généraux me toléraient, pour jouer aux libéraux, tandis qu'ils régnaient sur les radios, la télévision, tous les quotidiens. "
Lui aussi est inquiet. À la sortie d'une dictature, même quand on a arrêté les généraux et les chefs, pour les mettre hors d'état de nuire, on sait bien comment l'horreur peut revenir. Les hommes de main, les petits gradés n’ont pas été arrêtés. Et les anciens petits chefs de quartier ? Les sans grade de la dictature. Que préparent-ils ? Prenez les miliciens, les civils qui secondaient les militaires jusque dans l'enfer des salles de torture. Ils se sont tous reconvertis dans des sociétés de gardiennage et des groupes de défense d'entreprises, ou de personnalités. Cascioli les estime à plusieurs dizaines de milliers, armés, entraînés, prêts à courir comme des chiens fidèles au premier signe des militaires.
Humor a récemment dénoncé la présence de ces anciens tueurs dans l'agence de sécurité Scorpio. Le ministre de l'Intérieur a refait l’enquête, et interdit Scorpio.

medium_189.jpg

Comment arracher les racines d'une dictature ? Comment désarmer, disperser les anciens fidèles, les anonymes, les hommes de l'ombre, tous ceux qui rêvent de restauration et qui ont pris le goût malsain de régner par la terreur, le chantage, le rackett, vivant de menaces et de corruption ? Le problème n'est pas seulement argentin. Prenez le dictateur Marcos aux Philipinnes, tout juste chassé du pouvoir par la rue. Cory Aquino, la présidente fraichement élue, a déjà essuyé trois coups d'Etat fomentés par des nostalgiques du dictateur. Ou encore l’île d’Haïti, où les anciens fidèles de " Bébé Doc ", écartés par une insurrection, relèvent déjà le nez, et les machettes. Andres Cascioli craint encore les anciens fonctionnaires de l'appareil d'Etat, toujours en place : les juges d’extrême-droite, les serviteurs trop zélés et compromis, les censeurs d’hier. En Argentine, tout ce beau monde n'a pas été inquiété pendant les procès intentés en 1983 aux militaires argentins. Pourtant, ces hommes aussi ont contribuè à faire tourner la machine de la terreur. Que font-ils aujourd’hui ?

Prenez le señor Altamirano. L'homme dirigeait la commission de qualification de la presse sous la junte. On lui doit toutes les plaintes déposées contre Humor. Aujourd’hui, Altamirano est toujours en place. Récemment, il a fait interdire à l'affichage la revue de bande dessinée du groupe, pour outrage à la pudeur. La censure continue, sournoise. Et les hommes restent. Ils le font savoir.
Oublier la peur. Imposer la liberté de la presse. Démanteler les milices qui se reforment. Nettoyer le vieil appareil d' Etat de ses fonctionnaires autoritaires... Le programme obligatoire de défense d'une jeune démocratie s'allonge vite. Il faut rester vigilant, imposer les réformes qui vont verrouiller les libertés fondamentales avant que les anciennes complicités ne se renouent. Avant que les militaires ne se réorganisent.
Les militaires. Les Fuerzas Armadas. Toute la défense de la démocratie ne servirait à rien, si on ne s'attaquait pas à la question décisive de l'Argentine: les militaires. Que font-ils dans leurs casernes ?

"NO AL PUNTO FINAL !"

medium_madres1.jpg

À Buenos Aires, la question des militaires question a pour nom " Punto final ". " Le point final ". Et comme révélateur dramatique les Mères de la place de Mai, " las Madres ", les Mères, figures mythiques de Buenos Aires. Ce premier jeudi de janvier, malgré les premiers départs massifs en vacances, elle étaient plus de cinquante, accompagnant plusieurs centaines de manifestants. Elles tournaient, silencieuses, portant en fichu le mouchoir blanc sur lequel elles ont brodé le nom de leur fils disparu. Elles brandissaient leur journal, Madres, oú on lisait, en énormes lettres noires : " En prison, les responsables du génocide. "
Pourquoi " las Madres ", les pires ennemies de la dictature, continuent-elles à manifester en pleine démocratie ? L'armée fasciste, a proclamé le président Raul Alfonsin, a été décapitée par les grands procès de 1984. Vingt-cinq généraux ont été exclus des forces armées. L'instruction des procès des tortionnaires suit son cours. Pourtant à Buenos Aires, les Mères tournent toujours. Pourquoi ?
Les Mères. Des mamies aux cheveux blancs, à la démarche difficile, protégées du soleil d'été par de grands parapluies. Il y a dix ans, sous le régime de Jorge Videla, le premier jeudi d'avril 1976 exactement, elles décidèrent de ne plus être des pleureuses en noir écrasées par la douleur et le destin. Elles commencèrent de tourner sur la place de Mai, face à la police, pour réclamer la liberté ou le corps de leurs fils disparus - assassinés, torturés. Depuis, elles ne se sont jamais arrêtées. Certaines ont été assassinées. Elles ont été dispersées, frappées. Elles ont continué, irréductibles, tous les jeudis que dieu fait, jusqu’à la chute de la dictature. Elles ont continué jusqu’au procès du général Videla. Il a été condamné à la prison à perpétuité.
Pourquoi les Mères continuent-elles aujourd’hui ? A cause de la loi dite du " Punto final ", votée en décembre dernier par les députés, cette loi qui inquiète tous ceux qui craignent pour la démocratie. Le Punto final ? Le gouvernement Alfonsin veut mettre un " point final" aux plaintes déposées contre les militaires et les tortionnaires. La nouvelle loi a donné deux mois, à partir du premier janvier, à tous ceux qui veulent encore porter des accusations.

Passé cette date, plus aucun procès ne sera engagé. On jugera les affaires en cours, et... point final. On oubliera les crimes de la dictature, on pardonnera aux bourreaux, on retrouvera la concorde nationale.
A peine la loi du Punto final fut-elle votée que le gouvernement se retrouva, le 10 décembre dernier, avec cinquante mille manifestants dans les rues. Las Madres en tête. Hurlantes. Elles veulent toujours savoir. Qui a tué ? Qui a torturé ? Où sont leurs enfants ? Où sont les corps des disparus ?

94fc02e59ef79894e8ce4dffec12fe1a.jpg

(Le président Alfunsin visitant un charnier, après la chute de la dictature)

LOS DESAPARECIDOS

Hebe Bonafini, la porte-parole des Madres, reçoit dans le petit local de la calle Hipolito Yrogen, en plein centre-ville. Une volée de marches étroites, vous découvrez une demi-douzaine de mamies qui discutent et rangent des piles de journaux. Au mur, en guise de tapisserie, les milliers de visages des " desaparecidos ", les disparus. D'innombrables photos d'identité grises, alignées, qui vous fixent : tous jeunes, terriblement jeunes. Tous morts dans l'horreur.
J'ai vu les photos calle Hipolito Yrigoyen. Les tas de photos. Les charniers, les marques atroces des coups de machette, des brûlures, les corps disloqués. J'ai chialé sans pouvoir me contenir, dans cette pièce insoutenable, au milieu des Madres, petites vieilles souriantes, aimables, avec leur fichu blanc. J'ai chialé, et puis Hebe Bonafini a poussé la porte et j'ai presque eu honte de mes larmes. Hebe c’est la force, la mère indestructible, au delà de la peur et la terreur. Elle ira jusqu’au bout, tout le monde le sait à Buenos Aires - c’est une des plus puissantes forces au monde, la détermination des mères décidée à retrouver leurs enfants.
Hebe Bonafini rayonne d'une générosité extraordinaire, mêlée à la toute puissance de la fureur du juste. Nous sommes installés dans un petit bureau, et Hebe laissé éclater son écœurement face au " Punto final ".


"C'est une loi d'amnistie déguisée ! " gronde-t-elle, sous son fichu blanc. Alfonsin a baissé la culotte devant les militaires ! Quelle honte ! Demain les bourreaux vont se promener dans les rues la tête haute !
Hebe Bonafini veut aller jusqu'au bout des procès. Vingt-cinq galonnés en prison, après huit ans de dictature, c’est insulter les 30.000 victimes des militaires. Les Mères exigent le châtiment de tous les tortionnaires et les assassins impliqués dans la liquidation des opposants. Les colonels, les petits gradés, les exécutants. Elles mènent l’enquête depuis des années. Elles ont dressé des listes noires. Elles veulent savoir comment sont morts leurs fils. Car les disparus se comptent encore par milliers. Oú sont les corps ? Elles se préparent pour des procès de longue durée. Les pistes restent fragiles. Les bourreaux masqués n'ont pas laissé de trace

RIEN NI PERSONNE N'ARRETERA LES MERES

Rien n’arrêtera les Mères. Elles ont tenu sous la dictature, elles ne vont pas lâcher sous la démocratie. Ce n'est pas seulement la rage qui les porte, le désir de se venger. Elles veulent obliger Alfonsin, et le pays tout entier, à affronter une fois encore, une fois pour toutes les forces armées. Pour les briser. Traîner les tortionnaires en justice. En finir avec cette menace permanente du coup d'Etat. Les briser. Les mettre sous la surveillance d’un gouvernement élu - obéissant à des députés du peuple. L'enjeu est immense. D'un danger extrême. Presque insensé pour beaucoup. Il faut comprendre les Argentins. Depuis 1930, aucun gouvernement élu n'a terminé son mandat en Argentine. Pas même Peron. Pendant un demi-siècle, chaque fois, l'armée a quadrillé la capitale avec des mitrailleuses, lancé les chars pour destituer le gouvernement légal. Golpe y golpe. L'Histoire bégaye à Buenos Aires. Soumise à la menace perpétuelle des " fuerzas armadas ", un Etat dans l'Etat, opaques à tout contrôle politique, hantées par la manie des complots. Les " fuerzas armadas " liées aux grands groupes financiers, soutenues par l'oligarchie terrienne et industrielle qui voient toujours en elles le recours ultime.
Pour les Mères, le Punto final arrête le processus historique qui devait démanteler le pouvoir militaire. En faire le procés public. Aller chercher les assassins parmi les généraux à la retraite, les colonels. Continuer leur procés. Dénoncer leurs méthodes, les faire connaître à tous. Les déconsidérer à jamais. Surtout en finir avec trente années de peur. Pour les Mères, reculer devant l’" enjeu final " est une erreur tragique, politique - insupportable. Une trahison monstrueuse.
Les Radicaux au pouvoir, le parti du président Alfonsin, pestent contre ces vieilles confinées dans leur haine et leur douleur. Les Madres, disent-ils, radotent. Le dossier d'instruction réuni contre les militaires compte à ce jour cinquante deux mille pages ! Dans la presse, Raul Alfonsin assure que toutes les plaintes seront prises en compte, tous les procès menés à leur terme. Mais, disent les têtes politiques, il faut savoir s’arrêter. Tourner la page. Même en France, dans les années cinquante, on a cessé de poursuivre les anciens collaborateurs. Le président Alfonsin, comme De Gaulle après guerre, prêche la réconciliation, l'oubli du passé morbide. II offre aux militaires une porte de sortie honorable après les grands procès de 1983 qui ont mené à des condamnations à perpétuité pour le général Videla et l'amiral Massera - uniques dans l'histoire sanglante de toute l'Amérique latine.

198fd569492b0428bc78cdd078a756c1.jpg

(Photo de torture pendant le coup d'Etat en Argentine,publiée par le site Torture)

CHEZ LES "RADICAUX" AU POUVOIR

Têtes pensante du parti radical, Pacho O' Donnel, bouillant barbu dirige le secrétariat aux Affaires culturelles de Buenos Aires. Autant dire le néant. En quelques mois, il a secoué comme une calebasse la ville encore engluée dans la peur. Les grandes places ont été transformées en salles de concert à ciel ouvert. Il y avait la place du Tango, la place de la Musique classique, et la place du Rock. Dans les jardins de la Recoleta, le quartier chic, mais aussi dans les barrios, les troupes de théâtre jouaient dans les parcs, les musiciens de rue - hier interdits - envahissaient la célèbre calle Florida, la grande rue piétonne et commerçante. La joie de vivre renaissait á Buenos Aires, où les boîtes de nuit réouvraient leurs portes. Les grandes terrasses du Nueve de Julio, l'immense avenue haussmannienne qui traverse la ville, ne désemplissaient pas. Les policiers avaient disparu des trottoirs. On y vivait l'ambiance de Madrid après la mort de Franco, la liesse de la " movida " madrilène, le frisson irremplaçable de la liberté toute neuve.
Pacho O'Donnel a voulu rendre aux "Portenos", les habitants de Buenos Aires, le sens physique, vécu, bruyant, urbain de la démocratie. Les rassemblements étaient interdits par la junte : il les a provoqués. Des mois durant. Aujourd'hui encore des tas de petites troupes, des musiciens reprennent cette tradition et jouent le week-ends, dans les jardins, les squares, sans être poursuivis.
La démocratie s’éprouve, selon " Pacho " (comme l'appelle la presse). La démocratie s’apprend, se goûte. Après, quand vous ne pouvez plus vous en passez, quand vous la vivez au jour le jour, la dictature trouve de moins en moins de partisans.
Que pense-t-il du Punto final ? Il approuve. Au nom d’une visée stratégique concernant les militaires.
-Ne nous jugez pas avec vos critères d'Européens pétris de liberté depuis des siècles. A Paris, quand la police tue un étudiant, une foule immense proteste dans la rue. Ici le golpe, le coup d'Etat sanglant, n’a rien d’inattendu. Aujourd'hui les militaires sont déconsidérés, et pour longtemps. Ils ont perdu la guerre des Malouines, ils ont été humiliés par les procès, ça a été dévastateur. Mais une fois les généraux chassés et condamnés, faut-il poursuivre jusqu’au dernier lieutenant ? Attention, si l'armée se sent persécutée, les officiers vont réagir comme des bêtes traquées, se remettre à comploter. Il vaut mieux appeler à la réconciliation nationale et les surveiller, avec un gouvernement élu, un parlement démocratique. "
Le parti radical au pouvoir a décidé de démilitariser le pays par étapes. Sans chercher l’affrontement. L'enjeu politique reste le même, préserver la démocratie, contrôler l’armée - mais sans provoquer une réaction de défense chez les militaires. Là serait le danger.

CHEZ LES MILITAIRES " AZULS "

aac69ea5e09a3fc4d8ee52d008cd514d.jpg
... Appelons-le Manuel. C’est un ancien capitaine des forces armées, toujours en place à Buenos Aires. Il frôle la soixantaine. Manuel fut un officier " azul " sous la présidence de Frondizi, l'un des rares chefs d'Etat régulièrement élus, renversé par un golpe en 1962. Pendant les manœuvres militaires, les hommes en bleu, les " azules ", représentent l'armée nationale. Les ennemis, en rouge, s'appellent les "colorados". En dehors des manœuvres, on nomme " azules " les militaires qui soutiennent le gouvernement démocratiquement élu - comme tous devraient le faire.
Et les "colorados", ceux qui rêvent de le renverser.
En mai 1959, Manuel s'est interposé avec son régiment pour défendre le président légitime contre un bataillon d'infanterie putschiste. Il est devenu un " Azul ".
Que dit Manuel, qui connaît de l’intérieur les réflexes, les méthodes, la philosophie de l'armée argentine ? " Aujourd'hui il n'existe plus un seul " azul " dans l'armée. Ils étaient une poignée en 1960, ils ont tous été peu à peu chassés. Moi aussi. L'Etat-major est par nature golpiste. Il ne pense qu'à ça. Tout officier pense viscéralement que l'armée offre le meilleur modèle de société possible, obéissance absolue, discipline, hiérarchie. La démocratie signifie toujours désordre, chaos, communisme. Alfonsin vient de perdre sa dernière chance de sauver la démocratie argentine. Jusqu'au Punto final, il tenait les militaires en respect. Il apparaissait comme le premier président de l'Argentine, qui, sans être ultra-conservateur, ou péroniste, avait été porté au pouvoir lors d'une élection triomphale. Alfonsin n'a qu'une seule politique pour s'en sortir, mener les procès jusqu'au bout, condamner à tour de bras, placer aux postes clés des hommes à lui. Le lendemain des élections il pouvait le faire, tout le peuple était derrière lui. Il a commencé. Bravo ! Et puis il a pris peur. Comme Frondizi. Il a commencé de traiter avec les militaires. Les généraux ne le lâcheront plus. Alfonsin détenait l'arme absolue pour briser la puissance militaire. Pendant un an, comme Cory Aquino, aux Philippines, il a pu mobiliser d'immenses foules sur la place de Mai pour contrer le moindre mouvement de troupe.
Le capitaine Manuel baisse la voix, comme s’il énoncait une nouvelle grave.
"En décembre dernier, on a amnistié le lieutenant Astiz, l'un des bourreaux les plus célèbres de Buenos Aires. Désormais, pourquoi condamner les autres ? Quant à la plupart des juges, connus pour leurs sentiments d’extrême-droite, forts du "Punto final" ils vont gracier les tortionnaires en procés. Tout va recommencer. Hier ma fille m'a demandé: "À ton avis, ils vont te descendre avant le golpe, ou après ?". Ils me détestent, j'ai donné des renseignements précieux à la justice lors de l'instruction des procès.
Je le quitte, froid dans le dos. Ce reportage tourne à la douche à carreaux. Quand une voiture s’arrête à ma hauteur, je ne peux m'empêcher d'avoir peur 

MÊME LES PUNKS SOUTIENNENT LES " MADRES "

En retournant chez les Madres, calle Hipolito Yrogen, je tombe sur deux impayables punks à crête et gros godillots. Que venaient-ils faire là ? Figurez-vous que les punks de Buenos-Aires, avec leur crêtes de coq et leurs t-shirt déchirés, soutiennent les Mères. Ils les aident à fabriquer les banderoles, les fichus blancs. Ils étaient là, jeudi dernier, une demi douzaine, avec leurs chaînes autour du cou, leurs badges anarchistes, à tourner autour de la statue de San Martin. Ce sont de jeunes révoltés, très remontés contre la police, virulents sur la question des Droits de l'homme. Il faut dire qu’à Buenos, toujours aujourd’hui, les jeunes chômeurs, les lycéens politisés, les punks de la rue morflent. En octobre dernier, une petite bande de ces jeunes a organisé une " marche païenne " pour dénoncer les pouvoirs exorbitants toujours accordés à la police. À Buenos Aires, il faut le savoir, les commissaires de quartier ont le droit de juger et de condamner eux-mêmes les auteurs des petits délits : ivresse, tapage nocturne, vol à l'étalage, joints. Ils peuvent enfermer un jeune type pendant plusieurs jours, et sans recours possible.
" Ils continuent de nous cogner, de nous arrêter comme ils veulent ", proteste un petit punk dans le local des Madres. C'est les mêmes flics qu'avant ! Durs ! Arrogants ! Depuis le vote du Punto final, ils se sentent de nouveau forts, les salauds ! Plus personne ne viendra leur demander des comptes. La démocratie n'a profité qu'aux gosses de riches.
- Ils ne vous embarquent plus avec la capucha tout de même ?
- Non! Mais ils nous tabassent. Ils nous détestent. Ils nous traitent de pédés... "
La démocratie est une longue route. En même temps, comment ne pas y penser : en ces années 1980 la chasse aux jeunes jamais vraiment arrêté en banlieue parisienne, non plus. Je passe au Periodista, un hebdomadaire politique très critique, L'Événement du jeudi argentin. Carlos Gabetta, le rédacteur en chef, explique l'état lamentable de l’économie argentine. Sous la dictature, il n'y a pratiquement pas eu d'investissements productifs, aucune relance. Le pays a juste été pillé par une junte omnipotente, touchant son pourcentage sur toute transaction économique. Des sommes colossales, trente milliards de dollars ont fui vers l'étranger, sur les comptes secrets des militaires. Aujourd'hui, les usines ferment une à une, la récession gagne tous les secteurs. La dette extérieure grève toute reprise. On l'estime à quarante milliards de dollars - à rembourser. Dans tout le pays l'inflation galope. Pendant la seule première semaine de janvier, le dollar a pris trois points en quelques jours, passant de 1,4 Austral à 1,8 Austral. Des " Unes " énormes barrent les quotidiens : " 1,8 A ". Derrière ce chiffre en capitales : le marché noir, les salaires qui dégringolent, la valse des prix. Le dollar, en baisse partout dans le monde occidental, grimpe à Buenos Aires. C'est la seule monnaie crédible.
Forcément, les syndicats, les nationalistes péronistes commencent à protester. En ce début janvier, ils réclament des garanties sur le pouvoir d'achat, l’arrêt de l’inflatin, et menacent le président Alfonsin d'une grève générale.
Dès qu'on parle de grève générale à Buenos Aires, tout le monde devient paranoîaque. Tout le monde se demande comment les militaires vont réagir. La quadrature de la peur.

CHEZ PEREZ ESQUIVEL, PRIX NOBEL DE LA PAIX, DANS UNE FAVELE

medium_doc-100.jpg
Adolfo Perez Esquivel, le prix Nobel de la Paix 1980, habite dans un des barrios pauvres à la périphérie de Buenos Aires, " San Fernando ", presque une favele. Retour dans l'Amérique Latine déshéritée - dans le Tiers Monde. Adolfo Perez Esquivel habite une petite maison de ciment transformée en atelier de peintre - l’homme est artiste, sculpteur, écrivain, et un militant non-violent associatif connu dans tout le continent. Un grand piano, des rideaux déchirés, des livres de prière ; la maison est ouverte à tous ceux qui ont besoin d’une aide juridique, de réconfort, de conseils. Un regard lumineux derrière d’épaisses lunettes, Perez Esquivel a longtemps été secrétaire-général du " Servicio Paz y Justicia " (SERPAJ), une fédération de militants non-violents qui se bat pour le respect des droits fondamentaux en Amérique latine - droits économiques et sociaux compris. Selon lui, l’exploitation économique, l’absence de droit social constitue un crime aussi insupportable que la torture ou l’arbitraire militaire. Dans ses écrits, il parle de la souffrance et de l’héroïsme de la misère. Pendant la dictature, dans les années 1970, il a lancé une campagne internationale pour que l’ONU institue un Comité des Droits de l’Homme qui serait à même de juger les atteintes à la dignité humaine commis partout - et en Argentine. Il a été arrêté par les militaires sans aucun chef d’accusation, torturé, emprisonné pendant seize mois. Sorti, il a recommencé à dénoncer les crimes de la dictature, prônant l’action non-violente. À Buenos Aires, il mène des campagnes d'alphabétisation, informe les familles des sans-abri sur leurs droits. Une fois, il part défendre les Indiens de Toctezinin en Equateur, expulsés de leurs terres, assassinés par l'armée. Une autre, il prend le parti des petits paysans de l'Alagamar, oubliés par tous au Brésil.

En 1980, il obtiendra le prix Nobel de la Paix pour son courage et son activité inlassable. Perez Esquivel vit de rien, comme un saint, dans le "barrio" San Fernando. Il tient des propos très durs sur la loi du " punto final ".
" On ne négocie pas avec les assassins ! assène-t-il. Le président Alfonsin a cédé face aux militaires, il manque cruellement d’une éthique politique. Il veut donner satisfaction à tout le monde, à l'aile gauche de son parti, aux vrais démocrates, à l'oligarchie militaire. Pensez que les Mères, ou moi-même, tous les militants des Droits de l'homme n'ont jamais pu passer à la télévision, expliquer la réalité de la dictature, encore moins réaliser des émissions. Rien ! Pourquoi ? Comment sauver la démocratie, comment la faire vivre, sans ouvrir la télévision à tous les courants politiques ? "
Sa colère éclate, il s’en prend aux réalisations sociales du gouvernement, rappelle les promesses électorales non tenues.
" -Les grandes réformes démocratiques promises sont restées dans les cartons. La " ley del Indio " devait redéfinir le statut des Indiens. La loi sur la retraite. L'indexation du crédit. Le divorce. Rien ! On attend toujours. Jamais la misère n'a été aussi grande en Argentine. Pour la première fois dans l’histoire du pays, trente pour cent des enfants souffrent de malnutrition. Nous entrons dans une dépression économique. Le pape va venir à Buenos Aires en avril. Je crains qu'Alfonsin ne profite de sa venue pour appeler, avec l'Eglise d’Argentine, une des plus réactionnaires du monde, à la réconciliation générale. Ce qui consacrera l'amnistie de tous les assassins. "

L'ECRIVAIN ERNESTO SABATO : "LA DEMOCRATIE EST UNE MERVEILLE"

DRmedium_Sabato.jpg

Grandes terrasses sous les feuillages des " ombus ", ces arbres gigantesques aux troncs de baobab et aux lourds feuillages. Nous sommes dans le quartier chic de la Recoleta, le seul quartier de Buenos Aires où les femmes portent leurs bijoux -partout ailleurs, elles craignent les " delincuantes ", qui font de plus en plus parler d'eux, la misère aidant. Les argentins aisés se promènent ici, rêvant qu'ils sont en Europe. Les intellectuels se passionnent pour le prochain film de Godard et la publication de l'"Ethique de la Psychanalyse" de Lacan, pas encore traduite. À les entendre, tous les intellectuels d'Argentine sont en analyse. Cela, dit-on, tient au " mal métaphysique " du pays, " le mal argentin". Des étudiants me l’ont défini, en buvant aux terrasses. Il s’agirait d’une alternance d'un sentiment d'infériorité face à l’Europe, et d'un orgueil méprisant face à toute l'Amérique latine. Une tendance perpétuelle à l'auto-destruction, au fatalisme, associé à un esprit critique qui finit par décourager toutes les initiatives et les générosités. Ajoutez une culpabilité permanente vis-à-vis du plaisir dans ce pays catholique et conservateur. Un psychanalyste m'a expliqué que, sous la dictature, cette culpabilité et "l'intériorisation de la peur" devenaient dramatiques. Ses clients étaient terrorisés par leurs propres actions, inhibés, bloqués, castrés.
-Aujourd'hui, ça va mieux ?
- Ah oui, on respire. "
On respire… Qu’en pense Ernesto Sabato, un des plus grands écrivains de Buenos Aires avec Jorges Luis Borges (trop fatigué pour me recevoir) ? Son roman " L’ange des ténèbres " raconte l’histoire passionnée et désespérée d’un guérillero qui meurt sous la torture. C’est un roman kafkaïen sur l’échec et la révolte, la violence qui déchaîne la violence. En France, il a remporté en 1974 le " prix du meilleur livre étranger ". En Argentine, l’écrivain a constitué un rapport détaillé sur les violations sur les droits de l’homme, ce qui lui a valu le prix Miguel de Cervantes, la plus haute distinction littéraire du monde hispanique. Après la chute de la dictature, il a présidé la CONADEP, la commision qui a organisé le procés des militaires.
Nous nous rencontrons chez lui, au centre de Buenos Aires, dans un grand appartement encombré de bibliothèques. Moustache latine, concentré, il écoute mes craintes sur l’avenir de la démocratie et de la société argentine. Que dit-il, lui, qui mené et assisté le démantèlement d’une des plus féroces dictatures d’Amérique Latine. Instruit des plus terribles procès de l’histoire récente, sous la menace de groupes para-militaires, aux côtes du président Alfonsin ?
"J'ai présidé la commission qui a mené l'investigation pendant les procès de militaires. Pendant les neuf mois de ce travail atroce, j'ai pu apprécier, et observer de près le courage, l'absolue décision, les qualités humaines du président Alfonsin. Il a voulu aller jusqu’au bout du procès. Cela, dans une atmosphère de menace permanente, sous la pression des groupes fascistes. Il ne faut surtout pas oublier le défi sans précédent lancé aux militaires par ce gouvernement. La justice civile a condamné à la perpétuité les chefs suprêmes de la junte. Comme des criminels. En exhibant des preuves de leurs activités. Elle a condamné à des dizaines d'années de prison tous les membres du gouvernement militaire. D'ailleurs, le quotidien français Libération a titré à cette époque : " Le procès du siècle ". Cela n’était jamais arrivé en Argentine. Ni dans toute l’Amérique Latine?"

Pense-t-il, comme les Madres de la place de mai que le loi du "punto final" va empêcher la jeune démocratie argentine d'en finir avec le pouvoir militaire occulte ?

"Je ne crois pas à un ténébreux retour des forces armées. Elles ont perdu tout prestige. Elles ont ruiné le pays. Elles ont massacré jusqu’à notre esprit. Quelques groupes fascistes peuvent tenter un mauvais coup, mais n'éxagérons pas leur force. Nos journées peuvent être grises, médiocres, fragiles, mais nous avons l'essentiel, la liberté. Nous gardons tous nos problèmes, nous faisons des erreurs, mais nous essayons de les critiquer, de les dénoncer . Nous avançons. Chose impossible sous une dictature. La démocratie est une merveille. Nous nous y habituons. Les Argentins ne voudront pas revenir en arrière..."
Merci Ernesto Sabato... L'histoire tranchera...

Commentaires

  • Merci pour ce merveilleux article. C’est un véritable plaisir de découvrir la position d’internautes savant de quoi ils parlent ! Bonne continuation dans votre travail. Au plaisir de vous commenter à nouveau !

Les commentaires sont fermés.