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PROCRASTINATION, MAL D'EPOQUE.


NEWS NEWS NEWS NEWS Aujourd'hui encore et comme hier, alors que nous devons rendre un travail urgent, nous avons étés des centaines de milliers de par le monde à procrastiner ardemment. Procrastiner ?
Vous remettez tout au lendemain.
Vous retardez chaque matin une tâche urgente - avant de l'achever comme un cinglé en trois nuits blanches hallucinées.
Vous remettez à chaque fois un rendez-vous capital, une entrevue décisive - avant de vous y rendre en état panique avancé.
L'échéance vous rend malade, le "dead line" vous semble mortel, vous mutipliez les ruses pour éviter de rendre à l'heure.
Vous êtes un procrastinateur de nos temps pressés.
Un maniaque de la panique.
Vous êtes un PANIAQUE.
Dites "PANIAC", ce fera plus court.
Ci dessous une tentative d'auto-analyse de la procrastination par un procrastinateur invétéré, votre serviteur
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Le procrastinateur repousse tout au dernier moment : boulot, rupture sentimentale, impôts, décisions graves. Tenez pour ce texte. Il est 16 heures. Je dois le rendre ce soir à 22 heures. C’est le dernier papier du numéro du journal ou je travaille (cet article a été publié dans Actuel, l'été 1992). L’imprimerie, la maquette, la compo m’attendent. Si je n’ai pas fini, ça va être un drame. La sortie du journal en retard. Cette fois, je ne peux plus reculer. Je vais une fois de plus éprouver l’angoissante sensation : est-ce que je vais tomber ou traverser ? Je n’ai pas mangé. Je ne me suis pas lavé. J’ai mal à la tête. Je suis d’une humeur de chien. Ma fiancée, qui me connaît bien, a quitté prudemment la maison. Hier, j’ai fait la foire au lieu de bosser. Je n’y arrivais pas. Je m’inventais tous les arguments pour reculer. Impossible de savoir par où je vais commencer. De faire un plan qui me permette de me lancer...
Maintenant, je suis nu, pas rasé, je me suis remis à fumer, je jette des notes sur une feuille dans un état halluciné. J’ai ressorti le paquet de notes que j’ai ramassées sur la question depuis dix jours. J’y suis ?

Le procrastinateur se multiplie en nos temps pressés. Procrastiner, concept latin, signifie : remettre au lendemain (de crastinus, du lendemain). La procrastination est considéré comme une des névroses obsessionnelles courues de notre époque. Freud l’avait repérée dans un article consacré aux "caractères". Un psychiatre fameux, l'américain Albert Ellis, vient d’en dresser le diagnostic. Procrastiner, c’est élever "l’ajournement au rang d’un principe de vie". C’est une existence faite de "dernières minutes". Des exemples ? Payer ses impôts quand l’huissier sonne, rompre avec sa petite amie - devenue sa pire ennemie - quand le drame rode, travailler perpétuellement "charrette". Albert Ellis parle de " dérèglements émotionnel " quand le moindre rendez-vous, le plus petit échéancier se transforme en menace angoissante.

 

LE ROI DU DERNIER MOMENT
Si le procrastinateur est le prince de la conduite de fuite, le roi du dernier moment, il ne bascule pas dans la psychose de l’échec - entendez l'inaction totale. Il n'est pas condamné à l'"absence d'œuvre" définitive, qui serait selon Michel Foucault une des définitions de la "folie" - entendez l'impossibilité à concevoir une action cohérence, à proposer la moindre création personnelle. Voyez les expressions populaires et argotiques désignant le "fou" : elles en parlent comme d'un esprit incapable de donner du sens à ses actes : ce serait un "agité du bocal", un "insensé", il serait cassé", "atteint", etc.
L
e procrastinateur, non. Angoissé perpétuel, il échappe au dernier moment à l'échec fatal par une sorte de crise de création de dernier instant. Une variété de catharsis ultime où il se raccroche au réel - à son ouvrage. C'est un grand agité, pas un dément. Un inquiet chronique, pas un toqué. Un allumé, pas un "félé". Il n'est pas atteint d'une névrose chronique, toujours dans l'inabouti ou le "voyage perpétuel" à la manière des "éternels étudiants", ou de ces créateurs qui n'achèvent jamais leur oeuvre rêvée géniale - de crainte d'accoucher une souris, d'affronter le regard des autres, la critique.
En nos temps de travail au rendement, dans l'urgence, l'accélération, on trouve nombre de procrastinateurs parmi les "créatifs" et les travailleurs intellectuels pressés, toujours au pied du mur : planificateurs, programmateurs, maquetistes, dessinateurs, scénaristes, publicitaires, designers, journalistes. Tous tenaillés par un paradoxe ultra-moderne : ils doivent faire jaillir leur créativité, leur talent, inventer du neuf, coaguler leurs pensée et leurs dons dans les grilles d’un calendrier draconien. Une épreuve âpre. Difficile en effet de déclencher son imagination à heure fixe. D'être inspiré à la demande.
Une journaliste du magazine Tempo, Anne Umbar, appelle "paniac" ce procrastinateur laborieux, cet employé toujours à agir dans l’urgence, cet homme de bureau accroché à son ordinateur, acculé au bord du précipice, obligé de sortir de ses synapses stressées, au dernier moment, un travail inventif. Le paniac est le fils des années 1980, quand la vie est passée en "bouclage perpétuel", quand nous sommes tous devenus des "workaholics" payés au rendement, des employés préssurises espérant "gagner" - l'époque où nous avons fini de rêver à la vie "cool", la fin des utopiques années 1970.

 

 

LES CINQ CERCLES DE FEU
Quelques exemples de paniacs... Prenez l’odieux et génial caricaturiste dumagazine Tempo, Manfred Deix, le peintre sans pitié de la beaufitude autrichienne, le Jelinek du comix de presse. Selon Anne Unbar Manfred Dix apporte toujours ses dessins à la dernière minute. Il ignore tout du rétroplanning. Il rend fou les rédacteurs en chefs et les maquettistes. Il débarque toujours à l’heure ultime du bouclage, parfois à l’imprimerie. Parfois, il se bat la poitrine et crie : " Je suis le rendez-vous le plus craint de la presse allemande ! On me hait. Trois heures avant le deadline, j’ai la tête vide. Puis, je me mets à bosser comme une machine." Voyez le dessinateur Liberatore, l'homme qui a inventé le fameux personnage de Rank Xerox. Même histoire. Il doit illustrer cet article. Il a promis de tout rendre ce soir à 22 heures (comme moi). Je l’ai déjà appelé quatre fois. Répondeur. Puis sa femme, inquiète, répond : " Je ne sais même pas où il est ! " Il est passé me voir en coup de sirocco il y a trois jours pour me montrer ses esquisses. Pas rasé, les yeux caves, hypernerveux, ne supportant pas la moindre critique. Depuis, aucune nouvelle. Pas un coup de fil. Je crains le pire.
Vous y êtes ? La panique, c’est la drogue du paniac. Plus forte que les amphés. Plus forte que la CC. Il y est accroché. Il semblerait qu'il a besoin de cette terrible pression pour créer. À y regarder de près, à interroger les grands procrastinateurs, ou encore en se livrant à une introspection honnête, on arrive vite à distinguer quatre grandes phases dans la procrastination aigue.
PHASE PANIAC 1 : "Allez, je m’y mets"
Avant de se mettre au travail -écrire, dessiner, peindre, composer, répéter son rôle, etc- le paniac se montre plutôt optimiste. Cette fois, il ne va pas traîner comme d’habitude. Il s’assoit à la table de travail. Ha Ha va il commencer comme Speedy Gonzales ! Mais quand même... il lui faut de bonnes conditions de travail... Impossible d'écrire sur ce bureau en capharnaüm... Le paniac entreprend de le ranger méticuleusement. Puis il commence à se plonger dans ses notes. Qu’il a déjà relues dix fois. Mais bon. Il y a peut-être là un bon début qu’il a laissé passer. Il recopie quelques trucs, sans écrire vraiment. Ca uli donne l’impression de travailler. Allez un café pour s'encourager... Il va dans la cuisnine, traîne. Allez, maintenant je m’y mets bon dieu ! Pas de chance, un livre adoré traîne à proximité. Il le feuillette un moment. Puis il écrit une phrase. Deux. Nulles. Que faire ? Un petit cognac peut-être ?
Le paniac conserve, vissé en lui, un espoir secret : il va se mettre à avancer tout d’un coup comme un furieux. Rien ne l’arrêtera plus. Mais non, ça ne vient pas... Autant faire autre chose de facile, réserver un billet pour un concert le mois prochain, la vaisselle, n'importe quoi d'anodin, et la tête va se débloquer. Ou alors, penser à un autre sujet, pour revenir débloqué. Qu’y a-t-il à la télé, tiens ? Allez, je regarde une bêtise dix minutes, et je reprends.
Une demie-heure de variétés idiotes passe. Imbécile ! Il est trop tard pour faire quelque chose de bien. Je suis trop crevé. Demain, je me lève à sept heure, juré !
PHASE PANIAC 2 : Je cherche tous les prétextes pour ne pas m’y mettre
Il est dix heures, lever pénible. Le paniac a écrasé d’un poing vengeur la sonnerie de six heures. Mieux vaut bien dormir plutôt que de se réveiller abruti de fatigue, non ? Il se tape un solide petit déjeuner. Notre paniac entre alors dans un nouveau jeu maudit : reculer pour ne pas sauter. La moindre activité devient un excellent prétexte pour ne pas se mettre face à la page blanche. Il telephone à droite, à gauche, se persuadant que c’est obligatoire. Ou alors, miracle, un vieux copain l’appelle. Ce serait salaud de l’envoyer bouler. On se raconte sa vie... Le temps passe. Déjà une heure de passée. Midi déjà. Notre paniac a faim. Mieux vaut travailler le ventre plein, n’est-ce pas ? Malheur, il boit un verre de vin. Pourtant, il le sait bien : le vin rouge, en pleine charrette, c’est criminel. Trop tard. Voilà qu’il somnole à sa table. OK, je me tape une sieste d’une demie-heure et je réattaque, les idées claires comme une source.
Il est cinq heures. La sieste a duré. Le paniac arpente à grands pas son appartement. Quel désordre ! Comment travailler dans une telle porcherie. Il range. Et tombe sur une pile de journaux qu’il s’est promis de classer depuis des siècles. Pourquoi pas maintenant ? Cela lui donnera peut-être des idées de revoir les photos, les articles...
II est six heures. Nom d'un bonhomme, la journée passe à toute allure. Je ne suis même pas sorti prendre l’air. Ce me débrouillera les idées. S’habiller. Sortir. Où aller ? Tiens, je vais rendre les films au club vidéo avant de payer une fortune.
Là-bas, notre paniac traîne. S’il choisissait un nouveau film pour faire plaisir à sa chérie. La pauvre doit déjà me supporter en train de bosser comme un forcené jour et nuit. Mais lequel choisir ? Un polar, un grand classique ? Qu'en pense le gars du club ? Sept heures trente, retour à la zom. Allez, je ne suis pas un homme des bois, mais un mec de son temps. Que disent les infos à la télé ? Intéressant. Ha les salauds, ils passent une pub à tentation ! Un vieux Fellini annoncé ce soir. Promis, je regarde les cinq premières minutes et après je m’enferme, et tombe ce maudit article.
Vingt deux heures. Lâcher un film aussi génial eut été un crime ! Dring. Voilà ma belle qui rentre du boulot. Dînons ensemble mon amour. Onze heures. Bon, cette fois, j’attaque comme un gladiateur.
Revoici le paniac face à son bureau. Pas de chance, la fiancée se promène en culotte. Elle est si tentante... Minuit et demi. Le paniac gît sur le lit, ébahi. Il n’a plus le courage de se remettre au turbin. Il se jure ses grands dieux : " Demain, à six heures, c’est parti ! "
PHASE PANIAC 3 : " Je hais le monde entier "
Il est huit heures du matin. Depuis une demie-heure, notre paniac s’engueule avec sa fiancée. Il s’est réveillé avec une humeur de bouledogue atrabiliaire. La première remarque de la belle -" Tu ne m’embrasses pas ? "- l’a mis en fureur. Ils s’envoient au visage les pires critiques. Surtout lui. Comment travailler sereinement dans une telle ambiance ? Pour marquer le coup, le paniac s’habille à toute allure et part en claquant la porte. Il va prendre son petit déjeuner dehors. Evidemment, il achète les quotidiens. Leur lecture lui prend un temps certain. Dix heures du matin. Sa moitié est partie. Pendant une bonne demie-heure, il la maudit. Puis, il se met à haïr le monde entier : ces salops qui l’obligent à bosser jour et nuit, à la limite du claquage cardiaque ! Ce métier malade qui brime toute créativité libre et sans horaire, vous presse la cervelle comme un vieux citron! Un espoir fou traverse alors notre paniac : et s’il pouvait remettre ce sale boulot à après-demain ? Pas de chance, le téléphone retentit à cet instant. Ces sont justement ses clients, ses commanditaires, ses chefs qui s’impatientent.
Il leur répond par cette phrase totalement paniac : " Je suis en plein dedans. Je poissonne un max. Mais je vais m’en sortir. Ah ! Ah ! Ah !” Cette fois, le paniac saisit toute l’étendue du désastre. Il le sait : il va se lancer une fois de plus dans une course folle contre la montre. Il doit rendre tout demain midi dernier délai.
Il est midi. Il s’enferme dans son bureau. L’espoir le ressaisit de nouveau : c’est sûr, cette fois il va démarrer comme un dragster. Il hésite quelques minutes : va-t-il avaler un amphé maintenant, ou en début de nuit ? Il remet à plus tard : mieux vaut faire un plan de travail tout de suite. Il s’y colle. Cela prend du temps. Mais il rend compte, malheur, il a égaré un papier essentiel. Justement l'exat début qui lui manquait. Mais où l’a-t-il fourré bon dieu ! C’est atroce ! Il commence à fouiller jusque dans les poubelles en maudissant le monde entier. Cette disparition le déstabilise complètement. Il devient fou ou quoi ? C’est insupportable d’être débile à ce point. Pour la première fois, il doute : cette fois, il n’y arrivera pas. Notre paniac commence à perdre les pédales. Il entre dans la quatrième phase.
PHASE PANIAC 4 : "Je suis un nul !"
Deux heures de l’après-midi. Le procrastinateur vient de retrouver les notes égarées, exactement à leur place où il les avait cherchées au début. Il les trouve d’une platitude effarante. Comment a-t-il pu écrire de telles stupidités. Par où va-il bien pouvoir commencer ? Un terrible sentiment d’extralucidité l’envahit : aucun de ses collègues ne traîne autant que lui. Aucun ne tourne autant autour de sa machine avec une telle rage. Il est nul, voilà l’atroce vérité. Pour se redonner du courage, il se replonge dans quelques uns de ses vieux articles. Tiens, celui-là n’était pas mal. Il possède quand même un peu de talent merde ! Ces lectures lui prennent une bonne demi-heure. Il quitte son bureau, saisi d’une idée subite. Il a compris. C’est son cerveau gauche qui bloque, son cerveau rationnel, perfectionniste. Il faut qu’il libère toute la force onirique, fantaisiste, de son cerveau droit. Un joint ? Non, ce serait dramatique à ce stade. Un peu d'éros, oui ! Il entre d’un pas décidé dans ses toilettes. Là, quelques bandes dessinées salaces l’attendent. Il s’y plonge avec délices. Une demie-heure plus tard, il en sort désespéré. Jamais il n’aurait dû s’abandonner à cette rapide branlette en plein turbin. Elle lui a pompé la moitié de son énergie. C’est à pleurer.
Il est quatre heures de l'après-midi. Et toujours pas une ligne. Il fait quelques pompes dans le salon, des exercices de respiration. Avec un peu de musique, ça irait mieux. Mais quel disque choisir ? Le dernier Neneh Cherry. Il le met à fond la caisse. Retourne à son bureau. Au bout de cinq minutes, la musique le fatigue. Et s’il mettait plutôt un disque subtil et doux. Mais lequel ? La petite visite à sa discothèque lui prend une petite demi-heure. Quand le téléphone sonne. C’est sa dulcinée. Elle arrive à six heures. Elle n'acceptera aucune crise, le voila prévenu. Le téléphone sonne à nouveau. Un copain. On bavarde. Il est presque six heures.
Six heure un quart. Toujours pas de copine. Qu’est-ce qu’elle fabrique ? La voilà enfin. Il la reçoit comme un ennemi de longue date. Ambiance troisième round. Le procrastinateur s’enferme à nouveau. Cette fois, des visions l’assaillent : il voit en accéléré la nuit totalement hallucinée qui l’attend.
Huit heures, le paniac reprend son plan dans le détail. Ecrit deux lignes. Et se rend compte avec horreur qu’il n’a pas le ton. Pas d’angle. Rien. Son plan ne vaut rien. La déprime lui tombe dessus comme une enclume quand sa fiancée l’appelle pour le repas. Il sort de son bureau comme un taureau furieux et hurle : " Je ne veux pas manger ! Je ne veux rien ! Je veux qu’on me laisse crever en paix ! ". Esclandre. Il retourne s’enfermer. Une-demie heure passe. Il a faim. Il passe en silence dans la cuisine. Brûle son steak. Rate ses pommes dauphines. Ca lui prend du temps. Café fort. Vitamine C.
Dix heures du soir. Il retourne à son bureau. Il fait des dessins bizarres.
Onze heures. Allez, autant se rabibocher avec sa copine plutôt que de laisser s’envenimer les choses.
Minuit, la fatigue commence à rôder. Amphétamines ? Rien de plus dangereux quand le boulot n’est même pas commencé. L’esprit électrisé tourne à vide. Après, c’est le down fatal. Mieux vaut compter sur ses propres forces. Dormir une heure ? Et si je ne me réveillais pas ? Le téléphone sonne. C’est le boss : " Alors, tu as fini ? "
Le paniac en pleurerait.
PHASE PANIAC 5 : "Le somnambule"

 

 

Deux heures du matin. Le paniac écrit comme un malade depuis une bonne heure. Il descend des feuillets au kilomètre. C’est incroyable. Ça semble couler de son stylo. Tout se met en place paragraphe après paragraphe. Et le ton semble bon. Les histoires s’enquillent, c’en est miraculeux. Le plan se construit au fur et à mesure. Trois fins s’annoncent déjà. Le paniac est entré dans sa phase euphorique. Rien ne l’arrête. Il n’a plus faim. Il n’a plus soif. Il avance, étonné de sa facilité. Il se souvient qu’il a pondu des papiers autrement plus difficiles. Celui-là lui semble enfantin tout à coup. Il a repris confiance. Il pisse de la copie comme jamais. Il entre dans sa phase somnambule. Les heures passent sans qu’il lève le nez de son bureau. Le jour pointe. Il continue. Hypnotisé. La fiancée lui apporte un café. Il n’y touche pas. Dix heures du matin. Le téléphone sonne. Il ne répond pas. Il avance. Midi. Il coupe le téléphone. Il ne s’arrête plus. On sonne à la porte. C’est un vieux pote. Il le met dehors en une minute. Repart à la charge. Deux heures. Trois heures. Un grand tas de feuilles s’épaissit sur son bureau. Ca fait douze heures qu’il n’a pas débandé.
Quatre heures. La première version est bouclée. Il se jette sur son lit. Met le réveil. Dors trois heures. Puis relit. Sa fiancée rentre, il la supplie de l'éviter. "Tu es dans ta phase somnambule" elle rit. Il coupe, réécrit, peaufine. Refait une nouvelle fin. Les heures passent. Onze heures. Minuit. Le téléphone sonne sans relâche. Il le décroche à nouveau. Il veut en finir. Trois plombes du mat’. C’est fini.
Un bonheur fou l’envahit. Une vieille érection de derrière les fagots le saisit. Il tente sa chance, se fait jeter et court porter son travail à ses clients.
PANIAC DOMESTIQUE
Les procrastinateurs au travail ne sont pas les seuls à tout remettre au lendemain. Il existe aussi des paniacs domestiques.
Tenez, prenez mon voisin Laurent. L’autre matin il débarque chez moi vers 10 heures pour m’emprunter du café. Je trouve un bonhomme très énervé dans sa robe de chambre. Il vient de recevoir une jolie pile de lettre recommandées de toutes les couleurs ; les bleues sombres pour les impôts, les longues te grises des P.V., une vieux rose d’huissier, une bleue gauloise de la préfecture. Il les agite sous mon nez d’un geste féroce, secouant sa longue chevelure de rock star un peu tapée et, couvrant les missives d’un regard plein de haine, il s’écrit : "Au vide-ordure ! je ne veux même pas les ouvrir, ces… vermines ! " Aussitôt dit, mon ami part à grandes enjambées indignées vers la cuisine, marmonnant des insultes, il actionne la manette et hop, au trou les lettres. " Les robocrates ne m’auront pas ! " tonne-t-il devant l’évier. Puis il revient vers moi avec le sourire soulagé de quelqu’un qui vient de faire sa grosse commission. "Ah, je me sens mieux ! soupire-t-il. Toute cette maudite paperasse ne me gâche jamais la vie plus de cinq minutes, hé, hé ! "
Il prend l’air sournois mais fiérot du garnement qui a réussi un mauvais coup : " Je paye quand ça me chante ! Dans un mois, dans deux ou trois, quand les huissiers s’énervent. Encore faut-il qu’ils me trouvent ! Hu ! Hu ! "La dernière fois qu’il avait jeté son courrier au vide-ordures, son banquier l’avait trouvé. Après lui avoir envoyé une demi-douzaine de lettres de rappel, ce " petit ventripotent mesquin " l’avait interdit –pour la troisième fois – de chéquier à la banque de France.
"Je dois pointer chaque semaine devant un hygiaphone comme un assassin en liberté surveillée ! " tonitruait mon ami. "-Mais pourquoi n’as-tu pas été faire un peu de retape à ton banquier avant ? lui avais-je demandé à brûle-jabot (car mon ami cultive le style décadent narquois).-Quoi, obéir aux ordres de cette taupe ! "
Depuis son affaire de chéquier, mon copain s’est résolu à tenir ses comptes bancaires, "comme un épicier". Mais sur tous les autres fronts : impôts impayés, huissiers, il résiste en bloc. Tous les trois mois, Laurent disparaît tout bonnement de la circulation. Il retire son nom de la boîte aux lettres, ne répond plus quand on sonne chez lui et c’est à peine s’il décroche le téléphone. Officiellement, il est parti sans laisser d’adresse. Officieusement, il prévient ses proches des codes secrets, dignes des services d’espionnage, nécessaires pour rentrer en contact avec lui : rythmer le début du sexual healing de Marvin Gaye sur la sonnette, frapper trois coups brefs, puis trois longs à la porte et laisser sonner une fois et demie le téléphone avant de raccrocher, cela trois fois de suite, entre 16 et 19 heures.

 

Problème : comment recevoir les lettres plus agréables, celles des femmes, les invitations à un vernissage, et surtout les chèques ? Dans le cas d’urgence –un mandat !- mon ami guette le facteur, posté derrière un pilier du hall d’entrée. Puis, il se précipite pour lui servir un boniment affolé affolant.
" Monsieur ! Je suis en train de déménager. Mais je ne connais pas encore ma nouvelle adresse. Alors je passe en coup de vent ! Tiens ? montrez moi le courrier ! Vous ne pourriez pas me donner la lettre blanche, là… Ah non ! gardez la bleue ! "
Evidemment, il y a le problème de la concierge, une terrible pipelette moustachue qui prend un plaisir sadique à le coincer dans les escalier : " Hep ! Monsieur Laurent, j’ai une lettre pour vous ! Recommandée ! "
Mon ami Laurent préfère procrasiner, plutôt que de se gâcher une belle journée. Il a décrété une bonne fois que sa courte existence s’écoulerait à l’abris des tracas et des fâcheux. Et pour cela il a trouvé la solution : il les fuit. Son grand slogan : il n’est pas de problème urgent qui, quinze jours plus tard, ne se soit résolu de lui-même. Résultat, il se retrouve bien vite acculé devant le mur des lamentations, juste par son refus panique de ne rien affronter. A trop vouloir ne pas se gâcher la vie, il la sabote.
PANIAC AMOUREUX
Certains procrastinateurs développent la même stratégie d'évitement avec les femmes.
" Si d’aventure l’une criaille, Laurent m’expliqua un jour avec ferveur , je me tire ! Je m’arrache ! je m’esbigne ! je me trisse ! je me saque ! je me casse ! je m’anéantis ! je m’envole ! Je ne gâche pas plus de cinq minutes, Fred, à ergotailler avec une dinde montée sur ses grands chevaux ! "
S’ensuivent ces terribles départs en catastrophe auxquels mon ami semble abonné. A la première grosse engueulade, il abandonne la belle chez lui, criant dans l’escalier : " Je ne reviendrais que lorsque tu auras déguerpi d’ici, sale emmerdeuse ! Et je t’interdis de ranger quoique ce soit, tu m’entends ! "
Ces jours-là, il débarque en douce chez moi pour épier l’ennemi derrière les rideaux du salon.
" Qu’est-ce qu’elle fait, cette gonfleuse ?… Mais elle téléphone ! Où ça ? "
Deux fois sur trois, la belle finit par s’en aller, non sans avoir laissé quelques messages amusés ou furieux, au rouge à lèvres sur les draps. Mais il arrive que certaines occupent la place. Les copines de plus longues dates, excédées d’être maltraitées et décidées à en découdre. Ou bien les teigneuses et les rusées, celles qui ont compris combien mon ami était pleutre à force d'éviter tout affrontement, fuir toute crise passagère.
Ces fois-là, mon ami campe sur mon divan et passe ses journées à la fenêtre, à guetter les moindres faits et gestes de l’occupante.
"Elle est en train de vider mon congélo, Fred ! "
Un jour ou l’autre, la belle finit par aller chercher des cigarettes ou de provisions. A peine a-t-elle passé le coin de la rue, mon Henri se précipite chez lui. Une fois dans la place, il ferme le loquet intérieur, ressort par la fenêtre de la chambre, escalade la gouttière, monte sur le toit, court jusqu’à la lucarne de ma cuisine, rentre chez moi, traverse mon appartement au pas de course et file chez un serrurier acheter un nouveau verrou.
En deux ans de voisinage, je le vis fuir ainsi trois fois. Ces filles étaient-elles de vraies gonglueses ? Ou avaient-elles trop de chien pour lui ? En tout cas, le premier jour où elles manifestaient une personnalité marquée et balançaient une critique bien sentie, l’esclandre guettait. Au premier gros affrontement, il se carapatait. Il n’arrivait jamais à rompre. Il préférait l'attentisme.
PETRIFIE COMME Mme LOT

 

La quatrième affaire de ce genre tourna à une tragi-comédie digne de Dino Risi. Cette fois, la fille, un superbe mannequin d’un mètre soixante dix-huit, punkette de banlieue décidée à percer, les lèvres noires te le bustier affolant, savait manier les garçons à la baguette. Il l’emmena chez lui un soir d’ivresse. Ils cohabitèrent un mois et demi. Les premiers temps, Laurent était fou d’elle.
Un soir, à la suite d’une farouche engueulade, avec tables renversées, hurlements et méchants coups de griffes, mon ami fit sa traditionnelle sortie comédia dell artesque. Il partit en claquant la porte, maudissant la belle, l’accablant de noms odieux et exigeant qu’elle débarrasse le plancher à la seconde. A peine mon ami eut-il abandonné la place que la superbe créature appela deux copains à la rescousse, le genre loubard sexy. Dans l’heure qui suivait, il avait changé les serrures et s’installait.
Quand mon ami compris ce qui se passait, il fut pétrifié sur place, genre Madame Lot mirant Sodome. Je le trouvais effondré sur mon divan.
"-Mais pourquoi tu n'as pas cavalé pour les en empêcher, je le secouais.
-Me battre comme un marlou pour rentrer chez moi, ce serait nul ! Et puis, tu les as vus, ce sont des tueurs patentés. Il préféra attendre le lendemain. L’idée d’une vraie scène d’explication lui était insupportable.
Il se mit à guetter jour et nuit, tel un busard. Une nuit, Vénus déposa toutes les affaires de mon pote sur le palier, et téléphona chez moi pour le prier de les évacuer avant qu’elle n’appelle les fripiers des centres Emmaüs. Elle venait d’obtenir par je ne sais qu’elle astuce une quittance d’électricité et de téléphone à son nom, et considérait désormais l’appartement de Laurent comme le sien. Elle écrivit bientôt au propriétaire pour régulariser la situation.
Depuis, Patricia est ma voisine.

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