mardi, 25 janvier 2005
"L'ISLAM N'A PAS TOUJOURS ETE PURITAIN" SELON L'HISTORIEN DES MENTALITES MALEK CHEBEL
NEWS NEWS NEWS.PUBLICATION D'UN "DICTIONNAIRE AMOUREUX DE L'ISLAM" DIRIGÉ PAR MALEK CHEBEL, SPÉCIALISTE DES MENTALITÉS DU MONDE ARABE ET MUSULMAN, SELON QUI LA LITTÉRATURE EROTIQUE ARABE EST PLUS RICHE, PLUS CRUE QUE LA LITTÉRATURE ÉROTIQUE EUROPÉENNE
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L'islam n'a pas toujours été puritain et autoritaire. La littérature érotique de l'Orient fut, jusqu'au XVIIIe siècle, une des plus osées et des plus romanesques au monde. Il suffit de lire le truculent Dictionnaire amoureux de l'islam de Malek Chebel (PLON) pour se convaincre. Comment expliquer cet extraordinaire refoulement de l'éros chez les musulmans d'aujourd'hui ? Entretien avec l'auteur, qui est aussi psychanalyste, fin connaisseur du Coran, et spécialiste des mentalités du monde arabe et de l'islam.
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ENTRETIEN AVEC MALEK CHEBEL
LE PROPHÈTE AIMAIT LES PARFUMS, LES FEMMES ET LA PRIÈRE
Le Monde 2 : - L'image d'un prophète Mohammed austère et mysogine est-elle fausse ?
Malek Chebel : -Dans la littérature chrétienne du Moyen-âge, Mohammed ou "Mahomet" fut constamment représenté comme un être sensuel, gourmand et pervers. Aujourd'hui, on ne parle de lui que comme un fanatique. En étudiant les textes sacrés, on découvre un homme qui aimait la convivialité et le plaisir. Il a dit, hadith (parole) célèbre : "On m'a fait aimer en ce bas monde trois choses : les parfums, les femmes et la prière". Sagement, il a en quelque sorte dépénalisé la chair. De nombreux expressions de la tradtion en témoignent comme "Faites l'amour, vous vous rapprocherez de Dieu". D'ailleurs, le goût de Mohammed pour le sexe est légendaire. Un texte précise : "D'après Anas, un compagnon de la première heure, le Prophète, dans une même nuit, visitait ses femmes, et il en avait neuf ( à ce moment-là)". Mohammed s'est fermement opposé à la coutume pré-islamique qui consistait à enterrer vivantes les fillettes non désirées. Il a réduit à quatre le nombre de femmes légitimes qu'un musulman peut épouser. Naguère, les grands patriarches épousaient autant qu'ils le désiraient. C’est magnifique, comparé à l’état de délabrement mental dans lequel beaucoup de musulmans sont tombés aujourd’hui, que la seule évocation du désir féminin, ou la vue d'une fille dévoilée, terrorisent. L’un des meilleurs alliés de l’intégrisme islamique est l’illettrisme. Quand on voit les théologiens du Caire interdire la lecture des Mille et une Nuits, ou réclamer des procès pour les homosexuels, on comprend leur méthode pour tenir les masses. Ils veulent être les seuls à dire le vrai, énoncer la bonne parole, ou excommunier ceux qui s'en éloignent. A leurs yeux, l’illettré gobe tout ce que lui raconte l’imam."
LE CORAN RECONNAÎT L'ÉMOI ET LE TROUBLE DE LA CHAIR
Le Monde 2 : - A lire votre Dictionnaire amoureux le Coran ne condamne pas la chair…
Malek Chebel : -Dans le Coran, la femme est d'emblée présentée et acceptée comme une créature rusée et aimant les plaisirs. Kaidakum 'azim, "Votre ruse est énorme", lit-on Sourate 12, Verset 28. Récit. La seule grande histoire d’amour du Coran, elle est évoquée clairement, à propos de Joseph…. Joseph était un très bel homme, un Apollon. Ses frères, jaloux de lui, le vendent comme esclave à une caravane. En arrivant en Egypte, le grand intendant de Pharaon l'achète. À peine sa femme voit-elle Joseph, elle veut devenir sa maîtresse. Elle s'isole avec lui, l'entreprend. Joseph résiste, tente de fuir ces avances, quand le mari les surprend. La femme s'écrie : " Regarde l’outrage de ton esclave ! " Joseph se défend. Dans l’émoi général, un témoin dit : " Si la tunique de Joseph est déchirée à l'arrière, c'est qu’il fuyait ! " Effectivement. L’affaire fait jaser. Toutes les bourgeoises de la ville se moquent de la femme repoussée par son bel esclave. Dépitée, celle-ci invite ses rivales à un banquet. Au dessert, elle fait servir des fruits, avec des couteaux très tranchants et appelle Joseph. Fascinées par la beauté du jeune homme, les bourgeoises se tailladent les mains sans s'en rendre compte. La femme de l’intendant triomphe: "Vous matrones, comprenez maintenant l’objet de mon tourment !" Le Coran en tire cette morale : " Femmes, votre ruse est immense ! " Une pareille histoire montre combien, dans le Coran même, la chair n’est ni tabou, ni interdite. Elle est humaine, avec ses émois, ses passions, ses chicanes, ses raffinements et ses subtilités. D'ailleurs, le Coran apparaît comme un texte avancé pour son époque. Il propose explicitement libérer l'esclave, réduire la polygamie, atténuer la répudiation, d'interdire l'inceste. De son coté, le prophète a préconisé de remplacer l'excision par un geste symbolique.
LE MÉPRIS DE L'EXHIBITION COMME LE VOILE NE SIGNIFIENT PAS LE MÉPRIS DE L'ÉROTISME
Le Monde 2 : - L'islam semble ne pas vouloir céder à notre culture de l'exhibition des corps, pourquoi ?
Malek Chebel : -Le rejet de l'exhibitionnisme dans l'islam, entendu comme une régle de vie, ne signifie pas un rejet de l'érotisme féminin. Il existe un " complexe du voir " en Orient. Depuis l’enfance, on nous interdit d’"assouvir" nos yeux. L’oreille est exaltée par les récits, les contes, la crudité du langage; le toucher aussi est très fluide, très permissif. En revanche contre nous sommes affligés par la vue. Un hadith du Prophète spécifie qu’au hammam les femmes ne doivent pas regarder les corps nus des autres femmes, pour aller ensuite les décrire aux hommes à l’extérieur. C'était à l'époque une pratique tellement courante, que des hommes payaient pour ça. Ce refoulement du visuel se transpose dans l’écrit et le conte, dans la séduction codée et symbolique, il nourrit toute la littérature érotique orientale. Car chaque sexe va développer, dès le plus jeune âge, une volonté farouche de percer le mystère de l’autre…
Clins d’œil, gestes secrets, messages doux, poèmes, paroles, coups de foudre, jeux avec le voile mènent aux retrouvailles clandestines. Plaisirs en vue ! L'interdit sur le voir ne concerne pas le faire. Au Proche-Orient, le voile n’a jamais été un frein à la jouissance des femmes. Le voile est un code, à l'intérieur d'un univers patriarcal. Il protège les femmes des entreprises masculines dans les lieux publics. Il leur permet de se déplacer dans le plus grand secret pour aller retrouver leur amant, il cache leur timidité mais aussi des dessous extravagants. Grâce aux fantasmes, à sa manière, aiguise et protège et déploie notre érotisme. Le voile, à sa manière, aiguise et protège l’érotisme. Le voile ne voile pas, il souligne, il couvre ou découvre certaines zones du corps. Le voile dévoile. Le monde musulman ce n'est pas la "girl culture", mais il n'est pas chaste pour autant. Voyez Les Mille et Une Nuits, qui racontent des histoires de bigamie, de polygamie, de polyandrie, d'orgie, de nymphomanie, de nécrophilie, de sado-masochisme, d'homosexualité, de pédophilie, de travestissement, de narcissisme, de fétichisme, de magie amoureuse, de zoophilie, jusqu'à l'inceste sororal en la personne de Chahrazade et les affinités troubles qu'elle entretient avec sa sœur cadette Douniazade."
LES 1001 RUSES DES FEMMES, L'ARME DES FAIBLES
Le Monde 2 : - Les textes érotiques musulmans montrent une femme rusée, puissante. Elle mène le jeu érotique ?
Malek Chebel : -Dans le monde musulman ancien, les femmes sont des magiciennes pragmatiques. Des femmes rouées, habiles, malicieuses, qui s'adaptent à un monde machiste, savent jouer de ses faiblesses et ses interstices, occupent des espaces indépendants, comme le hammam, le gynécée, les terrasses de maison, où elles s'épanouissent loin des hommes, parlent d'eux durement, crûment, élaborent des stratagèmes et des lignes de défense. Les femmes décrites par la littérature orientale sont passées reines dans l'art de la séduction et la volupté. Elles connaissent les philtres d'amour et les potions revigorantes, elles connaissent les troubles du haschich, les fantasmes de l'opium. Elle savent mille manières de jouir faire jouir et se faire désirer. Le conte algérien, Rayon de soleil, fait dire à son personnage féminin: "Il n’est de ruse que celle des femmes, quant aux hommes, de quelle ruse peuvent-ils se prévaloir ? ". Dans les Mille et Une Nuits, Chahrazade incarne le génie de la séduction féminine, capable d'envoûter un tyran de récits étranges, cocasses et affriolants. À y regarder de près, tous les contes des Mille et Une Nuits, trouvent leurs origines dans le cénacle des femmes…
Là, des femmes parlent à d’autres femmes, elles se racontent par le menu la bêtise, la beauté et les désirs des hommes. Comment les tromper ou les satisfaire, quel bonheur en tirer ? L'une dit : "Lorsqu'une femme d'entre nous désire quelque chose, rien ne saurait la freiner". Ce qui révèle combien la femme est pugnace et volontaire. Dans le conte Histoire des artifices de Dalila la Rouée, une vieille entremetteuse donne des leçons de ruse au plus malin des démons, Iblis. La ruse est l'arme des faibles, mais une arme quand même. Elle permet d'échapper à la claustration et de prendre des amants, de s'éduquer, de traverser la ville. Elle déjoue le tabou de la virginité en restaurant son hymen; ce qui convient à la duplicité sociale, son envie d'ignorer le problème très sulfureux de la virginité des épousées. Une telle force s'élabore dans le secret, avec ses esquives, ses stratagèmes, ses artifices. La ruse féminine représente la version profane, sociale, de la vieille "culture du secret" ou kitman, pratiquée par certaines confraternités mystiques soufies (chiites)."
LA THÉOLOGIE DE L'AMOUR A ÉTÉ PERDUE
Le Monde 2 : - L'érotisme est aussi une mystique. Celle ci a-t-elle été oubliée, ou est-elle juste dénigrée par l'Islam d'aujourd'hui ?
-Les innombrables récits mettant en scène des femmes licencieuses et des aventures sexuelles à suspens révèlent que c'est bien l'éros qui gouverne le monde islamique, comme les autres civilisations. L'eros au sens d'"énergie de vie", de "vitalité sexuelle" irréductible, de "goût de la résistance". L'eros féminin en premier lieu, qui à la fois fascine, enchante et effraye les hommes. D'ailleurs, plusieurs expressions arabes signifient "eros" et "pulsion sexuelle". "Moujoun" traduit l'appel irrépressible d'un corps, "Tahayyouj djinsi" désigne une forte excitation, "Ghoulma" se traduit par "violent penchant"… La langue arabe dispose de cent mots différents pour désigner l'amour et ses nuances… Tout l'aspect érotique de la mystique islamique a été occulté aujourd'hui, avec la pensée fondamentaliste. Au Xve siècle, l'adepte et le théologiens discutaient entre eux, à la mosquée, après la prière. C’était un feu roulant des questions. " Comment est faite une femme ? Qu’est ce que la jouissance ? L'homosexualité ?" Il existait une véritable " théologie de l’amour ", aujourd'hui décapitée, perdue à jamais.
HISTOIRE D'UN REFOULEMENT COLLECTIF
Lemonde 2 : - Cela ressemble à un énorme refoulement collectif ?
Malek Chebel : -Aujourd'hui, l'islam et le monde arabe paient tous les jours le prix de la disparition de la société arabo-andalouse du XIe siècle, urbaine et inventive, détruite au Xve siécle par la Reconquista catholique de l’Espagne. Le dernier grand empire musulman, l’empire Ottoman, s'est construit sur les décombres de cette civilisation brillante et sensuelle. Il a imposé au Moyen-Orient un ordre quasi prussien, enfermé les femmes au sérail. Le clergé le plus rétrograde s’est allié à des politiciens tyranniques, pour culminer dans une oligarchie militaro-religieuse, symbolisée par les terribles jannissaires. Pendant des siècles, elle a persécuté tous les libertins, les libres-penseurs, les jouisseurs, les artistes hors normes Après la chute de l'empire ottoman en 1923, divers mouvements nationalistes et islamistes se sont développés dans le monde arabe. L'un d'entre eux, Les Frères musulmans, fondé par un instituteur de Basse Egypte, Hassan al Banna (1906-49) prônait la fusion entre le religieux et le politique, le retour à des mœurs austères. Ce courant extrêmement conservateur, allant jusqu'à prôner le djihad pour réduire les impies, et accusant l'Occident de toutes les déviations de l'Islam, a prospéré sur la crise des régimes nationalistes arabes. Cette chape de plomb pèse encore aujourd'hui sur tous les modernistes de l'islam. Les laïcs bien sûr, et tout ce qui ressemble à un réformiste. Elle nous mutile d'une part cruciale de nous mêmes".
Ouvrages de Malek Chebel : Encyclopédie de l'Amour en Islam. 700 pages. Payot (1995). Psychanalyse des Mille et Une Nuits. Payot (1996). L'Esprit de sérail. Payot (1996).
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Commentaires
Il s'agit plutôt d'une question : je souhaiterais soumettre à Malek CHEBEL, dont j'admire le point de vue mais dont je ne connais pas l'adresse e-mail, un texte de deux pages exprimant une approche inhabituelle de la foi : non plus philosophique ou théologique, mais psycho-neuro-physio-génético-éducative.
Ce texte est lisible via le lien : http://atheisme.free.fr/
Contributions/Croire_ou_pas_croire.htm
Auriez-vous l'obligeance de lui transférer ce mail ?
Merci d'avance.
Michel THYS
1180 BRUXELLES
mithys@skynet.be
Ecrit par : THYS Michel | lundi, 13 novembre 2006
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