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ILYA PRIGOGINE, ISABELLE STENGERS. "DIEU JOUE AUX DéS"

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 NEWS. NEWS. NEWS. Multiplication d'orages et de pluies dilluviennes exceptionnelles dans toute la France, certains entraînant des dégats considérables, des inondations, des coulées de boue, des villages noyés. Ainsi à Marcigny en Bourgogne, les habitants de Marcigny se sont réveillés vendredi dernier consternés, après une effrayante nuit d'orage, en constatant l'ampleur des dégâts. L'eau tombée a non seulement déplacé des voitures, mais elle en a soulevé d'autres... Une Citroën ZX s'est ainsi retrouvée en équilibre sur une barrière au bord du ruisseau gorgé d'eau qui a dévalé depuis Semur-en-Brionnais. Anne Merloz, préfète de Saône-et-Loire, s'est rendue sur les lieux, pour comprendre comment le torrent avait pu dévaster aussi violemment le centre de Marcigny. Les analyses montrent que 90 litres d'eau au m2 sont tombés la veille, en début de soirée, et 70 litres au plus fort de l'orage, c'est-à-dire en moins de deux heures.

cine_effet_papillon.jpg De tels orages - que le climatologues refusent pour l'instant de relier à l'actuel réchauffement - nous montrent combien les phénomènes climatiques demeurent des événements instables, difficilement prédictibles, affectés par des épisodes chaotiques. Ils nous rappellent qu'au cours des années 1990 les sciences dures comme la biologie, la chimie, la physique et même l'astrophyisque ont connu une révolution épistémologique importante, découvrant combien leurs modèles échouaient à rendre compte des phénomènes instables, des turbulences et des désordres à l'oeuvre dans la nature : que ce soit pour décrires les agitations climatiques, mais encore les changements d'états de la matière, la physique des tourbillons ou même le trajectoires des planètes - sans parler de ceux qui agitent les comportements humains, qu'ils soient économiques ou dans les moeurs. Des journalistes américains du New York Times ont appellé cette révolution théorique "les sciences du chaos", une expression qui a connu un succès international et s'est répandu dans tous les journaux de vulgarisation scientifique. Que faut-il entendre par cette formule à tout casser, qui interroge l'arrogance de notre raison et de l'esprit scientifique "classique" hérité de Laplace ( pour qui un démon omnisicient serait capable de tout savoir de notre univers, pensé comme entièrement déterministe) et de Einstein ( pour qui "Dieu ne joue pas aux dés")? Voici un entretien réalisé fin 1990 avec le prix Nobel de chimie Ilya Prigogine et l'épistémologue Isabelle Stengers, deux figures de cette aventure intellectuelle.


BIBLIOGRAPHIE ISABELLE STENGERS
BIBLIOGRAPHIE ILYA PRIGOGINE

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(portrait ironique de Ilya Prigogine)
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" DIEU JOUE AUX DÉS"

                    Par un glacial matin de l’hiver 1961, dans le silence de son laboratoire du MIT de Boston, notre chercheur entre sur son ordinateur, un vieux Royal Mac Bee, les données numériques d'un climat type qu'il soumet à un moteur de simulation climatique. Puis il part déjeuner. Quand Lorenz retourne à son labo, il n’en croit pas ses yeux. Le tracé des nouvelles courbes, loin de répéter l’ancien modèle, s’en écarte, de quelques millimètres au début, puis se met à dessiner les figures les plus loufoques. Le nouveau climat simulé n’a rien à voir avec celui des prévisions précédentes. Il vente à décorner les boeufs ! Il tombe des hallebardes ! Lorenz, inquiet, vérifie son fidèle Royal Mac Bee. Mais non, les circuits intégrés n’ont pas flanché. Lorenz découvre bientôt pourquoi Eole, le dieu des tempêtes, est en colère. Quand, pressé, il a programmé l’ordinateur, il a omis d’introduire trois petites décimales, une seule unité sur un millier –très exactement 506 au lieu de 506, 127- en pensant que cela ne prêterait à aucune conséquence. Les satellites de station météorologiques qui analysent la température à la surface des océans n’arrivent en effet jamais à une telle précision.

ENGRENAGES  

Dans la réalité, une aussi petite erreur numérique correspondrait à un souffle d’aquilon. Edward Lorenz venait de découvrir ce qu'on allait appeler le "butterfly effect" ou "effet papillon". Il le commenta lui-même ainsi, non sans exagération et humour : un simple battement d’ailes de papillon au Brésil peut être responsable, par un effet d'engrenages et d'accumulation d'effets minuscules, d'un cyclone au Texas. L'erreur de programmation d'Edward Lorenz s'avérait féconde, car elle interrogeait les principes déterministes classiques - nécessaires à toute démarche scientifique - selon lesquels la connaissance des conditions initiales d'un système permet de prévoir son état futur, cela grâce aux vertus du calcul différentiel : toute action X aurait des conséquences Y pourvu que nous restions dans une succession de fonctions dérivables. Elle révelait que d'infimes variations entre deux situations initiales conduisaient parfois, dans un système aussi sensible que le climat - tout comme en haute montagne, ou sur une falaise prète de s'effondrer, le seul poids d'un homme peut déclencher une avalance - à des écarts extraordinaires au final. Le strict déterminisme s'en trouvait questionné - sinon remis en cause.

LIMITE DE LA PREVISION 

Sans prétendre qu'un papillon peut "déclencher un cyclone", Edward Lorenz nous montre qu'il est impossible de prévoir à long terme l'évolution climatique - sur plusieurs semaines, c'est déjà improbable, impossible sur un an, ce qui devrait faire réfléchir sur les modifications induites par le réchauffement actuel -, car une simple erreur de 1 sur 10 au moment de la saisie des données peut mener, suites à des reactions exponentielles pas prévues, à des erreurs d'évaluation considérables. Et pourquoi ? Parce que le système climatique est "sensible aux conditions initiales ", facilement emporté par des effets d'engrenages et de domino, et peut évoluer rapidement dans des directions très différentes au grè des modifications des données de base. Nous voilà, selon Edward Lorenz, en présence d'un nouveau "principe d'incertitude" - une limite de prévisibilité ou "limite du chaos" - inhérent à toute recherche sur les phénomènes climatiques - et bien d'autres concernant nos écosystèmes, voyez par exemple la disparition rapide d'espèces animales peu considérées, insectes pollinisateurs, fruits de mer, poissons, aux effets à moyen terme très mal évalués.

La théorie de "L'effet papillon" est devenue dans les années 1990 une sorte de parabole naïve de nos temps craintifs, angoissés d'être précipités vers un avenir "chaotique" dont nous ignorons tout, hantés par le terrorisme international, l'éclatement des "bulles financières" et les peurs écologiques. Quoique née à l'intérieur du champs de la climatologie, ou encore de la microchimie (avec Ilya Prigogine), elle a été largement appliquée à toutes les activités humaines : où les effets d'engrenage jouent à plein. Elle a nouri d'innombrables articles de presse inquiets des effets inconnus et dévastateurs des activités humaines, jusqu'à la vision du "chaos rampant" développée par le grand écrivain japonais Akuri Murakami, sorte de pente fatale sur laquelle nous glisserions tous aujourd'hui au regard des attentats nihilistes et suicidaires perpétrés par la secte Aum, "pionnière du chaos", dans le métro de Tokyo.

LA FLECHE DU TEMPS OUBLIEE

Illya Prigogine enseigne à l’université libre de Bruxelles. Ses recherches sur les phénomènes chaotiques en chimie moléculaire lui ont valu le prix Nobel 1972. Elles traitent de ce qu’il a baptisé les " structures dissipatives " au niveau microchimique, les "désordres générateurs d’ordre", ou encore "l’instabilité dynamique" dans les systèmes biologiques. il est aujourd'hui considéré comme un des pères des "sciences du chaos" (pour réprendre l'expression en vogue dans les journaux scientifiques grand public), débusquant des phénomènes d'instabilité au niveau nanométrique, et reintroduisant "la flèche du temps" dans la microchimie et la théorie des systèmes auto-organisés. Ce qui n'est pas rien. Ses recherches l'ont mené, avec la philosophe des sciences Isabelle Stengers, à remettre en cause sur toute la conception déterministe de la science classique dans leur ouvrage "La nouvelle alliance" (Gallimard)   Leur thèse sembla, à sa parution, brutale à plus d'un confrère et épistémologue. Depuis Galilée, la physique classique aurait tout simplement nié la flèche du Temps, forgeant avec méthode l’image d’un monde figé, sans histoire, entièrement déterministe et prévisible, tout systèmique, régi par des grandes lois stables et l'astro-physique mécanique d'Isaac Newton - ignorant le temps générateur de désordres, de turbulences, de bouleversements, de changements d'états de la matière, d'entropie. Au début du siècle, la physique quantique et la théorie de la relativité ont, elles aussi, nié la "flèche du Temps" en parlant de sa "réversibilité". Evoquant son célèbre " espace-temps ", Einstein lui-même n’écrivait-il pas dans une lettre devenue célèbre : " Pour nous physiciens convaincus, la distinction entre passé, présent et avenir est une illusion, si obstinée soit-elle ".

Ilya Prigogine et Stengers disent se situer désormais dans un "après Einstein ", au cœur d’un univers physico-chimique beaucoup plus instable que prévu, traversé par le temps jusque dans ces phénomènes micro-physiques. Un monde où le biologique apparaît irréversible et toujours historique comme l'évolution même du vivant - "l'évolution créatrice" dont parlait Henri Bergson -, où la stabilité se révèle plus l'exception que la règle, où la nouveauté et l'imprévu surgissent.

Un univers où "Dieu joue aux dés ".

ENTRETIEN AVEC ILYA PRIGOGINE ET ISABELLE STENGERS
 
-Einstein a écrit "Dieu ne joue pas aux dès". Vous remettez en cause cette idée, disant qu'elle renie la notion d'un temps irréversible. Nous devons, dites-vous, accepter cette révision déchirante : Nous vivons dans un univers imprévisible, où le temps est irréversible et l'avenir imprédictible.

Prigogine : Vous savez, la régularité du mouvement des étoiles a toujours frappé les hommes. Toute la science classique est partie de là. Einstein pensait aussi à cela quand il disait : " Dieu ne joue pas aux dés ", " le temps n’est qu’une illusion ". il était persuadé du triomphe de la géométrie, de l’espace-temps, d’un univers intemporel. J’ai toujours considéré cette conclusion d’Einstein comme un exemple frappant de la puissance de la pensée symbolique. Réduire notre temps vécu à une illusion correspond à une entreprise de déification de la raison, qui accéderait ainsi à l’éternel. Aujourd’hui, nous savons qu’il n’en va pas ainsi et que nous vivons dans un monde où c’est l’instable et l’imprévisible qui sont la règle. La négation du temps, je n’étais pas le seul à ressentir ce malaise. Souvenez-vous de Bergson, de Proust, de Pierce. Et aussi Whitehead, et Valéry ! Valéry qui a écrit : " le temps est construction "... Vous voyez, la conception scientifique du temps mettait beaucoup d’esprits mal à l’aise, parce qu’elle était très différente du temps humain, du temps qui permet la réalisation. Deux types de réactions sont alors apparues. La première disait : puisque la science ne peut pas nous dire grand chose du temps existentiel, celui vécu dans notre chair, subi chaque jour, qui nous apporte tragédie et renouvellement, ehé bien c’est que cette science est incapable d’appréhender la vérité, la réalité. La science se révèle une entreprise vouée à l’écher. C’est le point de vue de Heidegger. Je préfère l’autre réaction. Celle qui propose de reformuler la science, d’inventer une nouvelle manière de penser le temps, de trouver un nouveau point de départ. "

-Mais pourquoi l’idée de temps irréversible, de déséquilibre souleve-t-elle tant de passions ? 

Stengers : -Définir l’équilibre comme un simple cas particulier de non-équilibre, cela semblait une offense odieuse à la rationalité pure !

Prigogine : -Vous suivez mon itinéraire intellectuel ? Première phase, j’apprends et je comprends un peu l’équilibre. Seconde phase : je m’intéresse au non-équilibre, au voisinage de l’équilibre et j’établis le théorème de production d’entropie minimum. Phase suivante : je vois que le théorème est vrai, près de l’équilibre, mais que se passe-t-il si on s’en éloigne ? Et la réponse a été : loin de l’équilibre, le non-équilibre est source d’organisation. Ce que tout le monde aurait pu trouver depuis longtemps ! Depuis ces notions ont fait leur chemin dans beaucoup de domaines et sont devenues des lieux communs : toute notre image de l’écologie notamment, discipline qui est devenue décisive, mais aussi de la sociologie, et même de l’économie, sont désormais dominées par les idées d’instabilité. Aujourd’hui, nombre des grands domaines de la recherche, les visions classiques, les sujets jugés les plus harmonieux et les plus prévisibles, se trouvent affectés par cette révolution " chaotique ". Les directions d’investigation changent. La géométrie devient " fractale ". La physique des solides s’interroge sur les changements d’état de la matière. La topologie différentielle étudie le discontinu et le catastrophique. La physique des tourbillons passionne. Même la mécanique céleste qui nous semblait encore hier encore si horlogère, présente des turbulences : Hypérion, le satellite aplati de Saturne suit une trajectoire erratique et culbute sur son orbite. L’apparition des " taches rouges ", les tourbillons de Jupiter, demeure imprévisible - et ne parlons pas des turbulentes éruptions solaires. Même histoire dans les systèmes réputés stables comme l’électro-mécanique, par exemple les boussoles, ou les systèmes simples comme le pendule. 

-Mais cette nouvelle vision d’un univers chaotique stable, générateur d’ordre au cœur du désordre ne nous oblige-t-elle pas à une révision tragique ?

Stengers : -Je ne connais pas de découverte effective qui ne soit pas un enrichissement de notre conception du monde. Je ne connais aucun progrès des science qui nous ai déçu. Prenez cette formidable découverte faite sur le cerveau humain comme étant composé de milliards de neurones interconnectés , de manière encore inimaginable. Un J.-P. Changeux en a profité pour écrire "L’Homme neuronal" où il dit "l’homme n’est que neurones". Quelle réduction ! Il désenchante une conception neuve du cerveau comme jungle de neurones pour nous expliquer que la poésie, la musique, etc., ne peuvent êtres comprises qu’au niveau neuronal. Encore une fois, on a peur de la complexité, on veut la réduire avec des " ne… que ".

-Accepter un monde imprédictible nous pose aussi un problème éthique d'évaluation de ce qui est acceptable...

Stengers : -Dans cette nouvelle vision chaotique, on ne peut plus séparer comme avant la connaissance de l’éthique. On disait : " L’éthique, c’est le problème : quelle fin choisissons-nous ? La connaissance dit ce qui est possible ", et les deux étaient bien séparés. Ainsi la connaissance devait être capable d’étaler tous les possibles, parmi lesquels l’éthique devait choisir. Aujourd’hui, on dit : l’éthique et la connaissance on en fait le même problème. Ce problème est le suivant : ni l’éthique, ni la connaissance ne savent à priori ce dont la nature est capable, ni ce dont les hommes sont capables, ni même ce dont les molécules sont capables. La connaissance positive n’est donc plus en droit de nous dire : voilà ce qui va arriver, choisissez dedans. Il faut qu’interminablement il y ait un échange entre la science et l'éthique. Les préoccupations éthiques doivent aviver certaines démarches de la connaissance et, à l’inverse, les scientifiques doivent pouvoir tirer des sonnettes d’alarmes. Par définition, toute connaissance est sélective, il n’y a pas de connaissance plénière, la science procède d’abord par choix de questions. Et ces choix de questions traduisent souvent le niveau de conscience éthique, de lucidité d’une société.

Prigogine : -Nous en arrivons peu à peu à une nouvelle conception du monde qui change à la fois l’humain et le scientifique, et c’est au fond une surprise. Nous sommes arrivés, philosophiquement, à une bifurcation, une période de transition. C’est très curieux, il y a comme une interconnexion entre les problèmes d’instabilité, de fluctuation et d’amplification que nous avons découverts en physique, et la période d’instabilité, de fluctuation et d’amplification que nous vivons dans nos sociétés. Un chemin énorme a été parcouru depuis le début du siècle. Un nouveau sentiment de responsabilité existe, de plus en plus de gens s’intéressent aux interactions de l’homme avec la nature, de l'écologie, de l’homme avec l’homme. Nous avons, et beaucoup de gens le partagent, la vision d’une responsabilité planétaire. Je dirais presque, un nouveau panthéisme. Un sentiment d’appartenance à un monde instable et dangereux. Et ce sentiment joue un rôle important dans l’inconscient de chacun d’entre nous.
( entretien réalisé par Frédéric Joignot et Patrice van Eersel, Actuel dec 1990)

SOURCES : LA NOUVELLE ALLIANCE. PRIGOGINE, STENGERS, GALLIMARD 1989. LA FIN DES CERTITUDES. ODILE JACOB. 2001.

 

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