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" NOS SOLUTIONS CREENT NOS PROBLEMES..." RENCONTRE AVEC PAUL WATZLAWICK, FIGURE DE "L'ECOLE DE PALO ALTO", FONDEE IL Y A 50 ANS AU "MENTAL RESEARCH INSTITUTE", CALIFORNIE

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(Portrait psychédélique de Paul Watzlavick)

NEWS NEWS NEWS Cet été, le "Mental Research Insitute" de Palo Alto fêtera ses 50 ans d'existence, et avec lui un des courants d'idées majeurs de la seconde moitié du XXe siècle, qui a renouvelé aussi bien la psychologie sociale, la psychotérapie (avec la thérapie familiale), la théorie générale des systèmes, la microsociologie et les théories de la communication : la célèbre "école de Palo Alto" - aussi appelée, dans sa conception élargie à toute la communication sociale : "le collège invisible" -  et sa constellation travaux originaux, études éclectiques, découvertes renversantes, chercheurs connus et moins connus tels Gregory Bateson, Jay Haley, Don Jackson, John Weakland,  Margaret Mead, Paul Watzlavick mais aussi Ervin Goffman, Edward T. Hall, Ray Birdwhistel (l'inventeur de la kinésique), Francisco Varela (un des fondateurs des approches cognitives) et d'autres.

Pour mieux comprendre les apports décisifs de cette école, longtemps méconnue en France, qui a initié la thérapie familiale, réhabilité l'hypnose,  décrypté les communications pathologiques (la théorie de la "double contrainte" ou "double bind"), enrichi la sociologie culturelle, développé la systèmique et la philosophie dite "constructiviste", voici un portrait d'une des figures de "Palo Alto", PAUL WATZLAWICK, disparu en 2007, l'auteur du célébre "Comment faire son propre malheur" que j'avais rencontré au Mental Resarch Institute au printemps 1988 pour le magazine Actuel.

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NOS SOLUTIONS CREENT NOS PROBLEMES

Vous connaissez les "allumeuses", ce genre de femme, ou d'adolescente, qui vous vampe, vous laisse entendre qu'elle résiste à grand peine à votre charme, suggère une complicité érotique à peine vous l'abordez ... et s’empresse d’appeler les pompiers dès que vous répondez à ses avances. L'allumeuse. À la fois créature affolante et vraie mijaurée. Ces paradoxes en minijupe ont un gros problème avec les hommes. Elles pensent qu'ils ne viendront vers elles que si elles font mine de s'offrir toute entière, tout de suite. Ou alors trop timides, ou trop creuses pour provoquer une discussion intéressante, une rencontre pétillante, elles se rabattent sur la provocation sexuelle. Elles s'empressent  donc d'émoustiller ces gros balourds pulsionnels que seraient les hommes pour les attirer, et, vite, cherchent à profiter de leur compagnie avant qu’ils ne leur sautent dessus. Evidemment, cette tragédie enflammée échoue toujours. Car les garçons aimantés par tant d'appels de phare se montrent fort pressés de conclure ce qui semble si precipitamment commencé. Alors la belle, affolée, refuse. Dépité, le mec s’énerve. S’agace. Ne comprend pas. S’écrie " Allumeuse ! " Quant à elle, elle désespère un peu plus des hommes.

Voici un cas amusant où la recherche de la solution – vaincre sa timidité et sa peur des garçons par l’allumage outré - crée le problème : les garçons s’excitent puis s’en vont, et on retourne à la case départ. Le problème, de l'allumeuse, c’est sa solution. Si elle n’allumait pas, si elle se contentait, par exemple, de rougir, de bégayer, d'accepter sa timidité, ou d’attendre le moment propice, ou toute autre stratégie moins érotisée - je me souviens de cette timide qui faisait mine de se tordre la cheville, et qui s'étonnait toujours del'empressement des hommes à la sécourir - ses relations avec l'autre sexe en seraient sans doute facilitées. Les situations où nos mauvaises solutions créent nos problèmes, ou encore où les problèmes viennent de nos solutions, sont légion. Voilà le type de paradoxe de communication  ou de comportement que Paul Watzlawick se régale à décoder, et avec lui le courant théorique appellé “l’Ecole de Palo Alto” : les grands analystes des points aveugles, des paradoxes et des codes secrets de l’interaction amoureuse et sociale.

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(Milton Erickson, hypnothérapeuthe, théoricien de la parole thérapeutique)

COMMENT RÉUSSIR À ECHOUER ?

Nous dansons tous, et souvent, le ballet truqué des fausses solutions qui attirent les problèmes, et des problèmes qui viennent de notre solution face un faux problème. En amour comme en société. Vous connaissez l'histoire du gamin qui asticote la guèpe pour la chasser, et se fait piquer. S'il n'avait pas tenté de l'éloigner à grands gestes affolés, s'il avait contenu sa peur - son angoisse inutile, sa phobie d'enfant, les légendes sur les guèpes féroces (toute la "maya", le monde des illusions dans la philosophie hindouiste, qui dépasse largement notre peur des insectes) etc- , l'insecte serait juste venu boire sur la table, ou voler un grain de sucre. C'est ainsi que la peur, ou les fausses opinions , ou la doxa, ou les angoisses non vérifiées nous font agir follement, ce qui précipite en retour des problèmes pas prévus.

Cela au niveau personnel, mais aussi collectif et politique. Vous vous souvenez de la lamentable histoire de la prohibition aux Etats-Unis, à l’époque d’Al Capone et des incorruptibles, quand régnait le maccarthisme ? Dans les années qui suivirent cette décision autoritaire et puritaine, la consommation d’alcool doubla, la mafia connu un essor sans précédent, la corruption gangrena la police, les produits frelatés tuèrent des milliers de gens. La solution à l’alcoolisme, à savoir la prohibition, la mauvaise solution à un problème mal pose - interdire l'envie de s'enivrer, de faire la fête - était devenue le problème numéro un de toute une société - et l'on buvait encore plus. La fausse solution, l'"utra-solution" avait aggravé le problème - lui même, mal analysé. Une constance dans les questions politiques traitant des moeurs et des plaisirs.

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(Paul Watzlavick)

L'ULTRA-SOLUTION

"Comment réussir à échouer à coup sûr ?" demande Paul Watzlawick. "En trouvant l’ultrasolution". Qu’entend-il par là ? Le voilà dans son bureau monacal du célèbre Mental Research Institute de Palo Alto, qui a tout du petit motel d’autoroute californien à un étage : cloisons frêles et couloir caca d’oie. Le Mental Research Institute. Un bâtiment tocard, mais légendaire. Fondé, vingt ans auparavant par le fameux Don Jackson, le premier psy à avoir mené avec succès les thérapies familiales - il disait "personne ne devient fou tout seul, on devient cinglé à plusieurs, en famille pour commencer"- et Gregory Bateson, l'ethnologue de génie qui a travaillé avec le célèbre hypnothérapeute Milton Erickson et le psychologue Jay Haley; Gregory Bateson, l'ami de Paul Watzlavick, qui repéra la tenaille de la " double contrainte " ou "double bind" au creux des relations humaines anxiogènes et de la schyzophrènie.

-"J’appelle l’ultrasolution ces remèdes extrêmes qui se débarrassent non seulement du problème, mais de tout le reste." Watzlawick parle, élégant sexagénaire au discret sourire narquois - une fière raideur de gentleman, un anglais méticuleux au doux accent autrichien, un français littéraire, un humour mine de rien.

-"Une ultrasolution, c’est toujours un peu la politique de la terre brûlée. Pour résoudre votre problème, vous incendiez tout le pays. Comme dans la vieille plaisanterie "Opération réussie, patient décédé".

Une ultra-solution ne résout pas les problèmes, elle cherche à les annuler. Prenez le terrible petit père de peuples, l'ogre Staline, quand il décida de régler la question paysanne en URSS. Les koulaks, les paysans aisés rechignaient à la réforme agraire. Alors Staline en massacre des millions, les déporte. Il cherche à se débarrasser du problème agraire en se débarrassant des paysans. Ce faisant, il détruit à jamais l'utopie communiste, la transforme en une tragédie sanglante, et ruine l’agriculture russe. Il n’est pas le premier dans l’histoire à préconiser ce type de solution définitive. Tous les tyrans et démagogues en font autant. Prenez un Le Pen en France. Ce triste satrape ne propose que des ultrasolutions. Comment résoudre les problèmes associés à l'immigration en France ? Renvoyons tous les immigrés chez eux - sans considérer les drames humains, les problèmes sociaux, historiques, économiques insurmontables que cela suppose. La résistance sociale aux délocalisations et aux plans de licenciement se développe ? Démantelons les syndicats et emprisonnons les négociateurs intransigeants. L’ultrasolution est " ultra " car elle ne résoud rien tout en prétendant à une solution radicale. Pour guérir un bouton sur le nez, elle coupe la tête.

LA DICTATURE DU BIEN

Il existe encore cette ultrasolution qui consiste à faire leur bonheur à la place des autres. A prétendre savoir ce qu’ils veulent, ce qu'ils pensent. Et d’agir en conséquence : pour leur bien, évidemment. C'est la dictature du Bien. Le bonheur imposé d'en haut, à la manière socialiste ou communiste, ou encore nationaliste, dictaroriale.

Watzlawick: -"L’ultrasolution du bonheur pour tous, que seuls quelques esprits malades et dépressifs (ou des opposants machiaveliques) refusent, s’achève invariablement en dictature, ordre moral et autres enfers pavés de bonnes intentions." Une autre ultra-solution très répandue consiste à croire savoir ce que pense l'autre, et lui proposer des solution bien pensantes : "Je sais que tu penses mal, alors je vais agir en conséquence pour t'aider à résoudre ton problème." Pourtant, l’illusion de  connaître ce que pensent les autres, surtout pour leur proposer un remède qui leur ferait du bien malgré eux, mène toujours à l’affrontement. Dans les couples, quand un des deux époux croit savoir ce que  prépare l'autre, cela  tourne toujours à la scène de ménage : "Je sais que tu ne m'aimes plus." Cela rappelle cette vieille blague juive : " -Où vas-tu ? dit Aaron. - A Cracovie, dit Samuel. -Quel menteur tu fais ! Tu dis que tu vas à Cracovie pour que je croie que tu vas à Lemberg. Mais je sais bien que tu vas à Cracovie, alors pourquoi mentir ? ".

L'ultra-solution suppose toujours un manichéisme, une réduction de la pensée. Au fond, elle rabat toute réalité à son interprétation, à un simplisme, une vision rétrécie à la mienne, si bien décrite par Flaubert dans son "Dictionnaire des idées recues". Paul Watzlavick ironise sur cet pensée en forme d'entonnoir : " Il existe deux sortes de gens : ceux qui croient qu’il existent deux sortes de gens ... et ceux qui ne le croient pas. Les premiers sont des manichéens. Ils croient que le bien est toujours d’un côté, et le mal de l’autre. Avec rien au milieu, et eux du bon côté. Ce sont les chefs de l’ultrasolution. Ils ne pratiquent qu’un seul jeu : celui "à somme nulle" où le gain et la perte s’équilibrent. Comme dans un pari par exemple, ou au poker. Si vous perdez 500 dollars au poker malgré votre paire d’as, votre adversaire les gagne. Dans la vie, un joueur à somme nulle pense qu’il existe deux solutions : perdre ou gagner. Il y aurait les winners et les losers, et voilà tout. Ces joueurs vivent, bien sûr, dans l’angoisse perpétuelle de perdre et guerroient sans cesse. Ils ne connaissent pas la théorie mathématique des jeux et les jeux à "somme non nulle". Une situation de bonne entente, de projet mutuel, un contrat avantageux, une affaire fructueuse où tout le monde se retrouve gagnant." Qu’il existe une palette de possibilités viables et épanouissante entre l’état de gagnant et celui de perdant, au demeurant tout deux fort flous, n'intéresse pas les esprit manichéens, explique Watzlawick. La bêtise, c’est le rapetissement du monde. Sa réduction à un jeu à somme nulle. Or, trop souvent, nous passons notre temps, à assécher, simplifier toute la complexité des choses pour satisfaire un point de vue égotique, limité. La bêtise est le fait des " terribles simplificateurs ".

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PAS D'ILLUSION PLUS DANGEREUSE DE CROIRE QU'IL EXISTE UNE SEULE REALITÉ

Comment le jeune autrichien Watzlawick, né à Villach près de la frontière yougoslave en 1921, s’est-il retrouvé à Palo Alto, Californie, en 1960, pour inventer la thérapie familiale et renouveler les théories de la comunication avec un psy défroqué et un ethnologue extraordinaire, puis jeter les bases d'une nouvelle épistémologie - dite constructiviste ? Paul Watzlawick quitte l’Autriche après la guerre et l'effondrement nazi, en 1945, vacciné contre les idéologies et les rêves messianiques. Sur cette époque Watzlawick fait cette remarque très décapante.

" Quand j’étais enfant en Autriche dans les années 1930, nous savions tous, écoliers, parents et maîtres que la France et l’Allemagne étaient des ennemis mortels héréditaires. D’ancestrales lois historiques voulaient que des guerres opposent les deux pays tous les trente ans. On nous enfonçait chaque jour, cette vérité dans le crâne, comme on le fait aujourd’hui en Iran ou en Irak, en Israël et à l’OLP, en Irlande etc. Une épouvantable et inutile guerre plus tard, soit trente ans, les deux pays signaient pourtant un traité d’amitié… Et maintenant, ils parlent de former une armée commune. Les rêveurs et les pacifistes européens d’hier –qui passaient pour des fous ou des traîtres- sont devenus les réalistes d’aujourd’hui et les nationalistes agressifs, des brontosaures politiques. "

Après la guerre, Watzlawick se rend à Venise et poursuit des études de philosophie des sciences. Il se passionne pour la logique formelle et les travaux de Kurt Gödel, le grand logicien allemand, qui vient de faire une découverte immense : le plus solide échafaudage mathématique ne peut jamais se refermer tout à fait sur lui-même, ni éviter l’indécision, le flou de certaines de ses propositions. Il n’existe aucun système formel, aussi ingénieux soit-il, qui puisse démontrer toutes les déductions qui découlent de ses prémisses. Pour Watzlawick, c’est une révélation théorique capitale.

-Je comprenais enfin pourquoi la déduction et la raison humaine ne seront jamais parfaites. L’homme est un être incomplet, son esprit façonne ses propres découvertes. Il y aura toujours des paradoxes qui viendront se nicher au cœur de ses plus beaux raisonnements. S’il l’oublie, il devient cet idéologue qui croit avoir raison sur tout et qui pointe du bout du doigt les failles obligatoires de sa pensée.

freud-1.jpgFREUD A TOURNE DOGMATIQUE

Nous sommes en 1950. En même temps que Gödel, notre étudiant s’intéresse de très près à la psychanalyse et part bientôt pour Zurich, puis Rome, pour suivre une formation analytique. Attention, il est jungien, c’est très important pour lui de le rappeler. " Je n’ai jamais été freudien. Déjà à cette époque, je trouvais la pensée de Freud trop centrée sur la libido, les processus primaires, l’individu isolé. Il négligeait la relation aux autres, il rejetait l’idée d’inconscient collectif de Jung, toute l’importance de la communication. Je n’étais pas d’accord… "

En 1954, Watzlawick passe son diplôme d’analyste. Jungien. L’année suivant, il voyage aux Indes pour le plaisir et s’installe six mois à Bombay. Puis il retourne deux années en Europe où il s’installe comme analyste. En 1957, on lui propose la chaire de psychothérapie de l’université du Salvador. Il accepte.
-Si je pouvais un jour imposer une règle obligatoire dans toutes les écoles de la terre, ce serait de forcer tous les élèves à voyager. La découverte d’autres pays et d’autres mœurs nous oblige à penser qu’il existe une multitude de manières de faire les choses : l’amour, vivre dans la rue ou gouverner. Cela évite plus tard de s’encroûter l’esprit, de virer raciste et chauvin et de croire qu’il existe une et une seule ultrasolution à nos problèmes.

Fin 1959, après deux années de cours, de consultations analytiques et de colossales lectures à l’université du Salvador, Watzlawick, qui poursuit ses propres recherches, passe à Philadelphie trouver le neurologue et psychanalyste hérétique Albert Schelfen, un des chercheurs boulimique du futur Collège invisible. C’est là, à la Temple University de Philadelphie, que Watzlawick va prendre, après celles infligées par Kurt Gödel et la psychanalyse jungienne, la troisième claque théorique de sa vie.

LES PARADOXES RENDENT FOUS

Paul Watzlavick, Albert Schelfen et leur équipe reprennent une méthode d’analyse mise au point par un couple d’anthropologues dont la célébrité et l’originalité iconoclaste ne cessent alors de grandir, Gregory Bateson et Margaret Mead. Ces deux chercheurs se sont installés à Bali en 1940, où ils prennent quelques vingt-cinq mille photos pour traquer les comportements quotidiens des Balinais. En 1942, ils publient le désormais classique "Balinese Character". Décryptant les gestes des familles photo après photo, ils montrent comment un enfant balinais devient acteur de sa communauté par la façon dont il apprend à tenir sa cuillère, à jouer, à danser, à dormir - au creux d'une espèce de chorégraphie familiale. En leur inculquant toute cette gestuelle, les mères balinaises apprennent la vie sociale à leurs enfants, et en même temps, bien souvent, le détachement et l'insensibilité. Comment ? Par un système de " douches froides ", par exemple de caresses aussitôt suivies d’indifférence, ou de cadeaux aussitôt suivis d'une punition.

Watzlawick : -Beaucoup des grandes idées que nous mèneront à la thérapie familiale se trouvent dans "Balinese Character". Si une mère éduque son enfant par des messages contradictoires, ne peut-elle pas aussi le rendre " fou ", névrosé, schizophrène à travers des comportements contradictioires ? Sans que cela soit lié au fameux complexe d’Œdipe, aujourd'hui de plus en plus introuvable, mais au système d’éducation qu’elle lui impose.

 

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(Maegaret Mead et Gregory Bateson à Bali)

Imaginez une mère qui réponde à une demande d’amour de sa petite fille d’une voix sinistre, avec une tête d’enterrement, niant par le ton ce qu’elle dit par la voix : " Mais oui, tu es ma grande chérie… " Que va penser la gamine ? Comment va-t-elle interpréter ce message contradictoire ? A quel signe va-t-elle se fier désormais ? Quand va-telle croire à sa mère ? Que se passe-t-il quand la communication dans une famille devient confuse, contraignante, sans issue, et que les enfants sont punis de leurs élans affectifs, sans que ce rejet soit lui-même énoncé ? Dans quel contexte devient-on fou ? Celui ci n'est-il pas décisif dans l'apparition des névroses ?
Toutes ces recherches se mènent dans une ambiance d’ébullition intellectuelle que Watzlawick regrette aujourd'hui. Fin 1960, le voilà à Palo Alto, auprès de Bateson et de Margaret Maed, qui ouvrent leurs portes tous les mardis soirs à tous les chercheurs du Collège Invisible comme aux grands professeurs de la Stanford University, toute proche. Watzlawick rejoint alors le Mental Research Institute, qui vient d’être créé et se lance, avec Don Jackson et Milton Erickson, dans l’aventure des psychothérapies familiales et des thérapies brèves (quelques semaines, quelques mois au plus, pour éviter de devenir la béquille de leurs patient, d'entretenir leur malaise). Ces années, Watzlawick se lance dans un énorme travail théorique et multiplie les traitements (" J’obtenais des résultats thérapeutiques comme jamais avec la psychanalyse " reconnaît-il). L'aventure va le mener à une remise en cause radicale de la psychanalyse - considérée désormais par lui comme une approche dogmatique, qui plus est inefficace pour traiter des patients en souffrance.  Le résultat de toutes ces recherches, individuelles et collectives, mènent à l'écriture du  livre de référence, passionnant, éclectique, riche d'exemples pratiques, de ce qu’on appelle à l'époque "l’Ecole de Palo Alto" : "Une logique de la communication "(Seuil).

PETIT PAS VALENT MIEUX QUE REVOLUTION

En 1975, Paul Watzlawick publie deux nouveaux livres truffés d’anecdotes cliniques et de présentations de cas éclairants de thérapie réussie : "Changement" et "Le Langage du Changement" (Seuil).  On y retrouve l'influence décisive de Milton Erickson et Gregory Bateson. Le lecteur peut s’y initier aux nouvelles " stratégies thérapeutiques ", alternative à la psychiatrie autant qu’à la psychanalyse ou au comportementalisme, proposées par l’Ecole de Palo Alto. Une des idées fortes de Watzlawick veut que le thérapeute intervienne auprès de son patient, après écoute des symptomes, et lui propose un " comportement paradoxal ", à lui ou à sa famille, souvent sans même lui en donner les raisons, un peu à la manière des préceptes zen à leur disciple. Prenez par exemple la stratégie familiale dite de " sabotage bienveillant ". Une famille se plaint des violences de son fils cadet, Roger, quatorze ans, qui n’obéit plus, se bat, boit, sort, découche et menace ses parents. Les raclées n’y font rien. Watzlawick conseille alors à la mère de Roger de cesser de lui préparer ses repas, de lui servir des soupes trop salées et de répandre des miettes dans son lit. Le père, lui, doit ouvrir à l’enfant quand il rentre à deux heures du matin, sans lui faire aucune remontrance, en paraissant horriblement fatigué, sucrant les fraises. Tous les deux adoptent désormais une position faible de " pauvres vieux ". Au bout de deux semaines de ce traitement, le garçon commença à se calmer et à se montrer nettement moins agressif.

Paul Watzlawick explique qu’il avait " recadré " le cercle vicieux dans lequel tournaient en bourrique les parents autoritaires, comme le garçon révolté. Plutôt que de perséverer dans un duel sans fin, il proposait juste d'arréter la guerre familiale, de faire qu'elle s'achève faute d'un des deux combattants. Souvent, un seul acte symbolique suffit à mettre fin à une surenchère infinie,faite d'egos blesés, de vengeances et de répétitions. Watzlavick : " Nous pensons qu’il existe une interaction perpétuelle entre le conscient et l’inconscient, le conscient et le monde, à travers l’orchestre bourdonnant de la communication. En intervenant sur le présent, en transformant les données où le conscient se débat –le seul lieu où nous pouvons intervenir - nous secouons tout l’édifice de la personne. Je suis résolument constructiviste. Je pense que nous forgeons sans cesse notre réalité, et qu’il existe une multitude de possibles, qu'il faut savoir révéler.

- Cette thérapie implique-t-elle des implications sociales, une praxis ?

Watzlavick : -J'aime beaucoup cette citation de l’écrivain satirique anglais, Samuel Butler : " Celui qui doit faire le bien doit procéder à tout petit pas ; car le bien général est le bien des patriotes, des politiciens et des filous. " Je suis d’accord avec lui. Mieux vaut avancer à coups de petites transformations de détail, pas à pas, sans prétendre supprimer le problème d’un seul coup. Evidemment, les hommes politiques ont toujours eu besoin de grandes visions utopiques pour mobiliser les masses. Et les individus préfèrent dévier leurs indéniables difficultés pour obtenir une satisfaction immédiate. Mais mieux vaut commencer tout de suite par une toute petite solution, une réforme qui peut-être améliorera quelque chose. Au moins, si on se trompe, on ne courra pas à la catastrophe.

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Cette extrême prudence watzlawickienne – si compréhensible en nos temps fanatiques et catastrophiques - s’accompagne d’une réflexion plus libertaire. Car le pragmatisme et les " petits pas" ne doivent pas réduire le champs des possibles, atrophier toutes les énergies qui naissent dans les sociétés, toutes les réalités qui demandent à naître. Souvent une personne se trouve désespérée, ou coincée, parce qu'elle n'a trouvé qu'une seule réponse pour tenter de résoudre son problème. Elle n'imagine pas qu'elle pourrait agir de diverses manières, sans se braquer. Quand l'adolescent révolté découvre que ses parents seront bientôt des vieilles gens, affaiblis, sans véritable autorité, il  comprend qu'il se bat contre des illusions, et que demain il sera seul, sans eux - et qu'eux-mêmes dépendront sans doute de lui. Le cycle adolescent s'en trouve accéléré. Or, nous ne pensons pas de la même manière selon le "cycle de vie" - une des découvertes de Milton Erickson - où nous nous trouvons. Une thérapie familiale excelle à identifier ce type de situation cyclique.

Dans le dernier livre que Watzlawick a publié, "L’invention de la réalité. Comment savons-nous ce que nous croyons savoir ?"- un ouvrage où il regroupe quelques essais importants  de chercheurs constructivistes  comme Heinz VON FOESTER Eric Von GLASERFELD, Gabriel STOLZENBERG, Rupert RIEDL - il nous propose un complément paradoxal à la stratégie des " petits gestes ". Il le résume fort bien, dans le style de la philosophie classique, dans cet impératif éthique : " Agis de cette manière a toujours augmenter le nombre de choix possibles ". Sans cette recherche d’ouverture en effet, si l’horizon est étriqué, comment choisir de faire le petit pas qui s’avérera décisif ?

Tous les livres de Paul Watzalawick sont parus aux éditions du Seuil, sous la direction de Jean Luc Giribone.

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