samedi, 19 mai 2007

LA FEMME N'EXISTE PAS - LES FEMMES, BIEN SÛR

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Mai 2004. Grande exposition "Masculin - Féminin" à la Cité des Sciences de Paris, avec des débats animés sur la question des genres sexuels.

Mai 2005. "Queer zone 2" : un essai radical de la sociologue Marie-Hélène Bourcier, où elle explique notamment comment la virilité comme la féminité glisse d'une personne à l'autre, quelque soit son sexe.

Mai 2006. L'émission "Queer : Cinq experts dans le vent", où des homosexuels et des individus ambigüs relookents des hétérosexuels "straight" attire 4,2 millions de téléspectateurs. Sortie de "Pour en finir avec la Femme", essai chez Grasset, signé par la directrice de Elle.

Mai 2007. Le talk show polémique et cultivé "Ce soir où jamais " sur FR3, emméné par Frédéric Taddéi, consacré mardi dernier au mouvement "queer" - le courant d'idées et d'activisme qui bouscule le féminisme et notre conception du genre sexuel. Etaient présents le sociologue Eric Fassin, Marie Hélène Bourcier, l'écrivaine Isabelle Sorente ( "La femme qui rit" Ed. descartes et Cnie), l'actrice Wendy (et son double : l'acteur Klaus), le performer Alberto Sorbelli. Une enquête mauvais genre sur ces questions.

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Le dimanche 8 mai 2004, sur FR3, le publicitaire toujours bronzé Jacques Séguéla chantait les vertus de la "féminisation de la planète", à l'émission "On ne peut pas plaire à tout le monde". Partout, affirmait-il avec un bon sourire, les femmes développent des valeurs de compassion et de fraternité qui sauveront l'humanité de la guerre, la violence chronique et l'agressivité des hommes. Une heure plus tard, les terribles photos de la prison d'Abu Ghraib en Irak faisaient la une des journaux télévisés du soir. On y voit une femme, Lynndie England, humiliant des prisonniers, au cours d'une séance de torture. Le lendemain, sur I-télévision, la journaliste de Télérama Marie Colmant commente ces images d'Abu Ghraib. "Une femme peut torturer, voilà ce qui la choque une seconde fois, en plus de l'acte lui-même". Les jours suivant, plusieurs journaux féminins font le même commentaire accablé. Derrière ces réactions, cette idée : les femmes répugnent à la violence. L'agressivité serait le fait des hommes - ha la testostérone ! N'est-ce pas encore un de ces sexistes clichés dont on affuble les femmes - et les hommes -, comme leur incapacité à devenir championne d'échec, reine des sports d'endurance - et Florence Artaud au fait ? -  ou leur extraordinaire "intuition féminine" ?

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Direction la Cité des Sciences à Paris, où justement la définition du "Féminin" et du "Masculin" agite un grand parterre de biologistes, anthropologues et sociologues. Pendant deux mois, conférences et polémiques se succèdent. Existe-t-il un cerveau masculin et un cerveau féminin ? Jeux de filles et jeux de garçons, pourquoi différent-ils ? Pourquoi deux sexes ? Les hormones nous influencent jusqu'où ? À quoi pensent les trans-sexuels ?

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UN ESPRIT DE FEMME ?

Un premier rendez-vous est pris avec Catherine Vidal, neurobiologiste et directrice de recherche à l'Institut Pasteur, qui a beaucoup travaillé sur "le sexe du cerveau". C'est une séduisante femme de cinquante ans aux yeux bleus perçants. Les femmes répugnent à la violence ? Pour elle, la cause est entendue : impossible de fonder une "pensée féminine", "une douceur féminine" ou "un cerveau féminin" avec la biologie. "Impossible d'expliquer les comportements féminins, ou de justifier la situation sociale faite aux femmes, par une explication naturelle, affirme-telle en riant. " Depuis la crâniométrie de Paul Broca des années 1860, qui prétendait que la femme pensait moins à cause de son soi-disant petit cerveau, jusqu'à l'explication de la supposée faiblesse chronique des femmes au jeu d'"intelligence pure" des échecs (demandez à Judith Polgar, une des dix meilleures joueuses du monde), en passant par l'hypothétique "gène de l'homosexualité féminine" découvert en 2002 par la sociobiologie, quantité d'études ont cherché à définir le sexe du cerveau. Elles se sont toutes révélées biaisées, sans vraie méthodologie. "Les jeux de filles qui seraient conviviaux, et les jeux de garçons violents ? reprend Catherine Vidal. Cela n'a rien de naturel ou de spontané. Ils relèvent de l'éducation, de la "culture fille", des cours de récréation. Et les hormones alors ? Les fameuses hormones qui rendraient les hommes machos et agressifs ? Et les hormones femelles, qui feraient les femmes maternantes et généreuses ? Encore des fables. "Arrêtons de parler de "pressions hormonales" et de "biologie des passions", nous avons perdu nos "chaleurs" depuis longtemps… ironise Catherine Vidal. La pensée consciente n'est pas sous influence hormonale. Elle court-circuite les instincts. Elle les domine. Elle se libère du passé en le confrontant au futur. L'esprit est une liberté en action. Il peut toujours contenir nos pulsisons"

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Notre cerveau contient au moins trente milliards de neurones, soit un million de milliards de connexions possibles, ou synapses. Difficile de programmer ce bloc d'infini en perpétuelle construction, élaboration, cablage, invention, avec quelques dizaines d'hormones et quelques milliers de gènes. Sans compter l'existence du néo-cortex, capable de contrôler toute décision, fut-elle informée par le système hormonal. "Un cerveau humain est d'abord programmé à apprendre, continue Catherine Vidal. À peine ébauché, qu'il soit XX ou XY, durant les quinze, vingt années à venir, il se construit et se transforme presque tout entier. Deux jumeaux adultes n'ont pas le même cerveau. Deux être humains n'ont jamais le même cerveau." L'esprit humain n'a pas de sexe. Toutes les études de testostérone auprès des délinquants, des violeurs, des hommes de pouvoir, des homosexuels n'ont rien apporté : trop floues, trop incomplètes toujours. Aucune hypersécrétion "macho". D'ailleurs, les femmes produisent aussi de la testostérone. Et un homme peut jouer aux échecs dans un bordel. Ou devenir un ascète. Sa pensée s'élabore et évolue sans cesse, edépend de son environnement, son milieu, la ville où il naît, la civilisation dans laquelle il grandit, l'éducation qu'il reçoit : du cerveau qu'il se fabrique.

AU DELÀ DES SEXES

Masculin ou féminin ? L'esprit humain est au-delà des sexes. Rencontre avec la paléoanthropologue Evelyne Peyre, et la biologiste, Joëlle Wiels, directrice de recherche au CNRS. Le genre sexuel ? Nos deux chercheuses rejettent la classification même de l'humanité en deux genres biologiques. Elle n'offrirait aucun intérêt scientifique.

"Un organe plutôt réduit, qui n'est pas vital, dont on peut se passer pendant des années, s'amuse Joëlle Wiels, sert de critère pour désigner la personne très complexe que nous sommes, et son appartenance au "beau sexe" ou au "sexe fort", avec son numéro d'identification sociale, 1 ou 2, son droit de vote, son salaire, etc. Cette petite différence biologique détermine pour toute notre vie, les grandes conséquences du "sexe social". Vous étes étiqueté "femme" et tout ce qui en découle. Cette catégorisation sexuelle nous semble tant aller de soi aujourd'hui, que nous la tenons pour "naturelle." Or c'est faux. Pour commencer, les êtres humains ne naissent pas divisés en deux sexes, mais en cinq. La biologiste américaine Anne Fausto-Sterling en effet les a nommés en 1995 : ce sont les hommes, les femmes, les "herms" (hermaphrodites vrais), les "merms" (pseudo-hermaphrodites masculins), les "ferms" (pseudo-hermaphrodites féminins). Selon des études statistiques croisées et encore incomplètes, entre 1,7% et 4% d'êtres humains naissent herms, ferms, ou merms. C'est beaucoup. Et c'est douloureux. Les chirurgiens, généralement, pratiquent des opérations mutilantes en vue de les modeler dans un genre reconnu. Pendant les années 1990, il a fallu des sit-in devant les congrès de médecins américains, pour que les revendications des "intersexués" commencent d'être entendues: arrêter d'opérer les enfants en bas âge, attendre l'âge adulte pour choisir de changer de genre, ou rester hermaphrodite.

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Sans renier qu'il existe deux sexes, penser l'humanité en termes de Féminin ou Masculin ne mène à rien, sauf à une "bi-catégorisation abusive", une classification inutile et dangereuse des êtres humains tous singuliers, voilà ce que pensent Joëlle Wiess et Evelyne Peyre. D'ailleurs, il s'avère très difficile de différentier une femme d'un homme au vu de leur squelette et leur morphologie générale. Evelyne Peyre, qui a travaillé sur les sépultures de la nécropole néolithique de Villeneuve-la-Guyard, a beaucoup de mal à identifier le genre sexuel d'humains vieux de 2500 ans, à partir de fragments du bassin, du crâne, ou du tibia.

"-C'est dire le peu de différences entre les caractères osseux des hommes et des femmes, explique-t-elle. La variation d'un squelette à l'autre est telle qu'hormis aux situations extrêmes de corps très vigoureux, ou très gracile, nous doutons. Ensuite, les caractères sexuels de toute personne varient avec l'âge. Le crâne d'une femme se sculpte et se masculinise avec l'âge. Difficile de ne pas le confondre avec celui d'un homme plus jeune "

Homme ou femme ? Difficile à dire, sans les organes sexuels . Ou sans considérer l'époque historique. Selon Evelyne Peyre, les femmes du néolithique présentent des dentures en bon état, couvertes d'émail, des os longs, épais, sans carence alimentaire, beaucoup plus robustes que ceux des hommes et des femmes du Moyen Age, qui présentent couramment de l'ostéoporose dès l'âge du 15 ans. De toutes ces variations d'un corps à l'autre, d'un âge à l'autre, d'une époque à l'autre, elle tire cette idée dérangeante : "Classifier l'humanité en deux sexes, et deux genres, les hommes et les femmes n'a pas beaucoup plus d'intérêt que de les classer en races. Sur le continuum d'une "race", les "Noirs" par exemple, on peut retrouver toutes les différences qui existent entre toutes les races, du plus grand au plus petit, du plus "négroïde" au plus "gracile", du plus sombre au plus clair."

 

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LE MYTHE DE LA FAIBLE FEMME PREHISTORIQUE
L'historienne des sciences, Claudine Cohen, a beaucoup étudié les théories scientifiques et para-scientifiques de la préhistoire, qui prétendent fonder historiquement le Féminin et le Masculin. Une d'entre elles a régné jusque dans les années 1970, et perdure aujourd'hui: la théorie de l'Homme Chasseur, moteur de la société paléolithique. La mise en place de la relation Homme actif-Femme dépendante, ou encore "sexe fort-sexe faible", la division de l'humanité en deux genres aux occupations et aux comportements dissemblables remonteraient à plus de trois cent mille ans, ce qui expliquerait sa persistance jusqu'aujourd'hui. Écoutons Claudine Cohen.

-"En fait de chasser glorieusement, les premiers homos pratiquaient le charognage. Ils dépeçaient et transportaient des cadavres d'animaux abandonnés par d'autres prédateurs. Cette thèse avancée par la "nouvelle archéologie" des années 1960-70, sur la base d'études de sites du paléolithique moyen, semble la plus crédible. Pour ramasser les charognes, les disputer aux hyènes, tous, hommes, femmes enfants participaient. En fait d'hommes chasseurs, nous découvrons des sociétés de mâles charognards et de "femmes collectrices."

L'archéologue américaine Joan Gero, elle aussi, critique le mythe fondateur de l'Homme chasseur. Selon elle, la notion d'"outil préhistorique" reste chargée de "préjugés masculins". Penser "bel outil de pierre", arme élaborée, c'est imaginer qu'un homme fort l'a réalisé pour s'en servir, tailler, chasser. Pourtant, on retrouve surtout d'innombrables petits outils dans les fouilles. Et comme la taille de la pierre réclame plus d'habileté que de force, rien n'interdit de penser que les femmes sculptaient la pierre, et même chassaient. L'évolutionniste Mary Zeins Stange nous apprend d'ailleurs dans "Woman the hunter", (La femme chasseresse), que les femmes Aborigènes Tiwis, un peuple de chasseurs-cueilleurs isolés qui pourraient évoquer le néolithique tardif, chassent, fabriquent arcs et lances, et se battent. L'archéologue Jeannine Davis Kimball de son côté a découvert en 1997, au Kazakhstan, la tombe d'une femme de Cro-Magnon entourée d'armes de jet, elle-même transpercée de silex; morte au combat sans doute. Le mythe de l'homme chasseur, régentant les sociétés préhistoriques, le socle du Masculin combatif s'effrite. Et celui du Féminin pacifiste aussi.

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LE MOUVEMENT QUEER
Un mouvement philosophique, politique et littéraire revendique depuis quelques années une humanité "au-delà des genres", c'est le mouvement Queer -traduisez "étrange, iconoclaste, excentrique, bizarre". Ce courant d'idées influent, pour qui l'amour et la jouissance n'ont pas de genre -t out le monde est "bizarre", question sexualité, n'en déplaise toutes les charias et l'interdiction de la sodomie dans certains américains - a été inspiré par la critique de Michel Foucault sur la domination hétérosexuelle, le marquage homme-femme, et la coercition des plaisirs dits "déviants". Il s'est développé chez les radicaux américains (E.K Sedwick, Judith Butler…) et européens (Monique Wittig, Rosi Braidotti, Bifo…) se réclamant d'une polysexualité ouverte et ludique. Pour les courants queer, souvent cités pendant les débats de la Cité des Sciences, se qualifier de "femme" ou d'"homme" ne signifie rien quant à la sexualité et le genre que se choisit une personne - voyez la revendication actuelle, massive, des "mariages gays".

De la même manière, se dire "homosexuel" ne signifie pas nécessairement qu'on ne fera jamais l'amour avec une personne d'un autre sexe. Pour le Queer, le genre sexuel est un jeu, une forme d'art ou de performance, une parodie, un travestissement, jamais une identité fixe - arrêtée. Un ou une Queer pourra, quelque soit son sexe, jouer à la "petite femme" mariée la nuit, à l'homme au travail, et se travestir pour sortir le soir - et devenir une créature. Ou encore se dire "handiqueer", c'est-à-dire un hétérosexuel affirmé,  passionné de l'autre genre et du cinéma de la "fémininté" ou de la "virilité", aimant cependant à l'occasion - au grè des larrons - un autre sexe, utilisant des accessoires sexuels ambigus, tout en ne se définissant pas comme hétérosexuel ou homosexuel.

En Italie, le mouvement anti-genre A-Matrix semble dire, pour parodier Simone de Beauvoir : "On ne naît pas femme, on ne le deviendra pas non plus". Une figure du mouvement Queer américain, Eve Kosofsy Sedgwick, professeur de littérature anglaise à l'Université de New York, résume assez bien la philosophie anti-genre dans la revue française "Rue Descartes" : "Traditionnellement on a crée un axe sur lequel vous avez le masculin à droite et le féminin à gauche. Plus vous étes masculin, et moins vous étes féminin. Que se passerait-il si la masculinité et la féminité représentaient deux axes différents, et qu'un individu ait un "taux" de masculinité et de "féminité" élevé, ou deux taux faibles ? Le sentiment de notre pluralité, de notre potentiel infini de personnalités, de rôles ou de modes de comportement découle de notre refus de faire du genre sexuel un axe unique."

Christine Delphy, une des grandes figures du mouvement féministe français, la co-fondatrice de la revue Questions féministes avec Simone de Beauvoir, interrogée sur le développement de ces mouvements queer, qui veulent dépasser l'attitude féministe, et faire de la femme "un jeu de rôle", répond : "Que l'essence de la femme n'existe pas, j'en suis d'accord. Que nous soyons tous des individus inclassables, singuliers, ni féminins, ni masculins, à la sexualité inventive et non définie d'avance, imaginant nos plaisirs sans limite de genre, j'en conviens aussi, même si cela fait encore très peur. Beaucoup de femmes et d'hommes craignent qu'une sorte de chaos s'installe, si le genre s'efface pour laisser la place à des individus. Ils s'effraient à l'idée de perdre leur désir sexuel, en perdant un "ordre naturel", qui est en fait un ordre social, celui de la domination masculine."

A suivre...