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mardi, 29 janvier 2008
JOSEPH. E. STIGLITZ, PRIX NOBEL d'ECONOMIE, CONTRE "LES BOLCHEVIQUES DU MARCHE"
NEWS NEWS NEWS. Les socialistes, ou encore le groupe ATTAC, moquent la décision de Nicolas Sarkozy de faire appel à deux grands économistes non "classiques", opposés aux "néo-libéraux", Joseph Stglitz et Amartya Sen, pour définir de "nouveaux instruments de mesure de la croissance". Les socialistes disent que le président veut "changer le thermomètre" alors que toutes ses promesses s'effondrent : le pouvoir d'achat recule, la croissance n'est pas au rendez-vous, la volonté de "prendre aux pauvres pour donner aux riches" - comme le montre de façon assez convaincante l'excellent Observatoire des Inégalites - devient chronique. ATTAC, toujours très militant, rappelle que le CNIS, le Conseil National de l'Information Statistique, déjà chargé d'une mission similaire se retrouve écarté par la nouvelle mission confiée aux deux prix Nobel. Or le CNIS travaille dans la concertation, prend le poûl des ong et des acteurs sociaux, s'appuie sur les travaux de l'Assemblée Nationale. D'où le point de vue radical d'ATTAC : " Si les travaux de la commission Stiglitz ne s’inscrivent pas dans le cadre du CNIS et ses règles participatives, si la société civile n’est pas fortement représentée, les experts que l’on contactera pour en faire partie devraient adopter (...) même s’ils apprécient les travaux et la personnalité de Joseph Stiglitz, une position logique : le boycott."
Au delà de cette polémique, un entretien fait pour Le Monde 2 avec Joseph Stiglitz en février 2004, juste après qu'il ait été invité par le Forum Social de Bombay (altermondialiste), puis le Forum Economique Mondial de Davos (où se retrouvent les plus grands dirigeants d'entreprise et leaders politiques). Réinvité à Davos cette année, poursuivi par une cohorte de journalistes, l'économiste a déclaré doctement : "le temps libre fait partie du niveau de vie.". Ajoutant, ce qui ne devrait pas plaire aux partisans de l'obsessionnel (et tautologique) "travailler plus pour gagner plus" : «Les Américains travaillent plus longtemps que les Français. Mais leur bien-être en est-il meilleur ? Quand on n'a pas de temps libre, on ne voit jamais sa famille !» Faut-il être prix Nobel d'économie pour faire cette fracassante découverte ? Pourqu'elle soit entendue, sans doute.
RENCONTRE AVEC JOSEPH E.STIGLITZ A PARIS (février 2004)
... Il dit des choses graves Joseph E. Stiglitz ce matin là, le prix Nobel d'économie 2001, qui doit rencontrer dans l'après-midi le premier ministre Jean-Pierre Raffarin, puis le premier socialiste François Hollande, puis, peut-être, demain, le président Chirac. Quand on sait que ce monsieur si demandé - barbe poivre et sel, lunettes rondes d'intellectuel, voix très grave, sourire confondant - a dirigé quatre ans le Council of Economic Advisers de la présidence Clinton, quand l'économie américaine était florissante et conservait un cap social, qu'il a été vice-président de la Banque Mondiale, forcément, vous l'écoutez. "Un inquiétant fanatisme libéral règnent dans les institutions financières internationales, énonce-t-il froidement. La Banque Mondiale, le FMI, l'OMC sont pleins d'experts dogmatiques et suffisants, de "bolchéviques du marché" qui accumulent les incohérences et les dégâts dans les pays pauvres. C'est très grave. Et c'est contre-productif. Etonnez-vous après que la colère monte dans ces pays..."
Après cette énormité, il vous sourit, charmeur, et déjà il reprend, la voix caverneuse. "Le capitalisme privé lui aussi dérive de façon dangereuse. Les années 1990 ont été celles des sophismes comptables, des excès de déréglementation, de la cupidité des entreprises et de la complicité des banques. On a assisté au retour du capitalisme de copinage, nous qui défendons l'économie de marché. Voyez tous les énormes scandales financiers révélés, et toutes ces faillites catastrophiques, ces licenciements massifs, depuis l'effondrement d'ENRON, quand le cabinet d’audit Andersen, un des plus fameux, en charge d’examiner le groupe avant sa terrible faillite, était de mèche avec eux."
(Joseph Stiglitz, aux côté d'Al Gore et Bill Clinton)
Celui qui assène posément ces formidables critiques n'est pas un militant d'Attac. Il a traité chaque jour, des années durant, avec le grand capital international, et est aujourd'hui professeur à la Columbia Business School de New York. Il continue : " Et cette complicité remontait jusque dans les institutions internationales... En matière de politique énergétique par exemple, les gens du FMI allaient consulter les services ENRON, pas les environnementalistes et les populations concernées. Leurs intérêts coïncidaient. Ils décidaient en vase clos. Les faillites ont suivi. "
Car c'est cela qui alarme Joseph E. Stiglitz l'économiste pragmatique, longtemps confronté aux responsabilités dans l'administration Cli,ton. La généralisation de la mauvaise économie pour cause de dogme ultra-libéral partagé à tous les niveaux des grandes institutions internationales - jusqu'à la fraude, l'abscence de contre-pouvoir et de contrôle indépendant.
DU FORUM SOCIAL À DAVOS
Ce 2 février, Joseph Striglitz revient d'un périple qui semblera schizophrénique à tous ne veulent pas voir les folles contradictions de notre époque. À Bombay, il a assisté au Forum Social Mondial, 85.000 altermondialistes venus d'Inde, d'Asie, d'Amérique Latine, d'Europe, et parlé devant 6000 personnes de la nécessité d'instaurer une "protection sociale universelle". Ensuite, direction Davos, la station de ski snob du canton des Grisons, en Suisse, pour participer au Forum Economique Mondial avec mille dirigeants des plus puissantes entreprises internationales, plusieurs chefs d'Etat occidentaux, les ministres de l'économie et des invités de marques.
Peu d'hommes au monde peuvent se permettre ce grand écart intellectuel. Comment le professeur Stiglitz, qui a enseigné l'économie à Oxoford, à Yale, à Princeton, à Stanford, a-t-il vécu ce passage d'un monde à l'autre ? Cette fois l'émotion perce sous les lunettes rondes. À Bombay, il a rencontré des syndicalistes en colère, des o.n.g militantes, des paysans sans terre. Des gens qui parlaient de misère, de faim, de mortalité infantile, d'épidémies, qui protestaient, qui manifestaient. À Davos, il a rejoint une ville pleine de limousines noires, protégée par plusieurs murs de policiers, pour discuter d'un "Partenariat pour plus de prospérité et de sécurité".
"À Bombay, ironise-t-il, "prospérité" était un gros mot. En matière de "sécurité", ils pensaient insécurité du travail, insécurité d'existence, insécurité face aux violences policières. À Davos, les grands patrons poursuivaient les hommes d'état dans les couloirs, pour les convaincre de leur savoir faire. À Bombay, les délégués parlaient d'endettement chronique, d'inégalité, de l'impunité des plus forts, du micro-crédit. À Davos, un ancien dirigeant d'une institution internationale a expliqué que le sort de l’humanité s'améliore tous les jours..."
LE FOSSE SE CREUSE ENTRE RICHES ET PAUVRES
Joseph E. Stiglitz hausse une épaule. On le sent glacé. Selon lui, les bureaucrates des institutions financières ne connaîssent rien aux véritables conditions de vie des gens du Sud. Il n'est jamais sorti des hôtels cinq étoiles du Tiers Monde, comme la plupart des experts de l'OMC ou du FMI. Que comprend-il à l'économie des pays pauvres ? La colère perce dans sa voix. Quand Stiglitz est arrivé à Davos, trois nouveaux énormes scandales financiers inquiètaient les hommes aux limousines. L'affaire du trou pharamineux chez Parmalat en Italie, que personne n'attendait, les doutes terribles sur la comptabilité du numéro 1 mondial du travail temporaire, le suisse Adecco, les révélations du procès Vodafone-Mannesmann en Allemagne, avec la prime illégale de 57 millions d'euros versée aux dirigeants. Ce 2 février, de retour de Davos, l'observateur privilégié qu'est Joseph E. Stiglitz est inquiet. Il voit dans le fossé entre Bombay et Davos, entre les préoccupations inconciliables des pays du Sud et les pays du Nord, un nouvel et dramatique exemple de ces "dysfonctionnements et ces asymétries de l'information en économie", dont l'analyse systématique lui ont valu son prix Nobel. 
STIGLITZ DEMISSIONNE DE LA BANQUE MONDIALE
Joseph E. Stiglitz a démissionné bruyamment de la présidence de la Banque Mondiale en janvier 2000, un véritable scandale politique. Le secrétaire américain au Trésor, Larry Summers, lui reprochait de freiner l'assainissement des économies du Sud, en s'opposant aux principes classiques d'ouverture au marché des capitaux, de privatisation des entreprises bureaucratisées, de dérégulation financière et de désétatisation. D'être un "keyneisien" retardé. Stiglitz, depuis, s'en expliqué sur son geste. Pendant trois ans, il a juste cherché à introduire "une dose de prudence, de pragmatisme et de respect pour les traditions et la souveraineté des pays du Sud". Il se méfiait de la "capitalisation brutale des marchés" prônée par les experts. Il proposait de s'appuyer sur certains états et gouvernements, même corrompus ou bureaucratiques, pour les faire venir vers le marché et les réformer, sans les humilier. Il préconisait de ne pas privatiser des domaines publics comme l'eau, l'électricité, le gaz, la distribution alimentaire, l'éducation. "Une dose de bonne économie" répète-t-il.
Il précise, presque peiné de redire ces évidences. "En mars dernier, le chef économique du conseil d’administration du FMI a reconnu que la capitalisation des marchés dans les années 1990, à sa grande surprise, n’avait pas conduit à plus de croissance dans les pays du Sud, mais au contraire accru l’instabilité économique. En cinq minutes, vous pouviez comprendre, pourtant ! Peut-on construire une usine sur la base d'argent prêté, cet "argent chaud" qui circule, et qui peut disparaître du jour au lendemain ? Non. Alors cet argent devient un facteur de déstabilisation."
"FMI : MOINS DE CHOC PLUS DE THERAPIE
À la Banque Mondiale, Joseph E. Stiglitz n'arrivait pas à se faire entendre. Il se sentait muselé. Inutile. Il a préféré démissionner. Un an plus tard, honoré du prix Nobel, il a haussé le ton, avec un livre aujourd'hui best seller mondial "La grande illusion. Pourquoi la mondialisation ne marche pas" (Fayard). Un essai d'économiste en colère, souvent outré, où l'homme règle ses comptes. Mais passionnant sur ce qu'il révèle des coulisses des grandes institutions financières. Stiglitz cherche à nous convaincre, dans le détail, exemples à l'appui, comment le FMI a précipité l'Asie de l'Est dans la crise, retirant l’aide alimentaire à l’Indonésie au pire moment, ce qui a entraîné des émeutes, ou encore en abandonnant, par obsession anti-étatique, les ressources naturelles et les matières premières de la Russie à quelques oligarques et aux mafias. Des critiques très graves, formulées par ailleurs par des grands économistes comme Krugman. Dans cet essai, notre prix Nobel dénonce encore les périlleuses "thérapies de choc" imposées aux pays pauvres. Toujours les mêmes recettes standards. Mécaniquement appliquées.
Moins de choc, plus de thérapie, demande-t-il. Moins de dogme économique, plus de réalisme économique. Moins d'idéologie, plus de pragmatisme.
Alerté par ces critiques, le président de la Banque Mondiale, James Wolfenshon, brillant économiste, s'est inquièté. Il a rappelé Sitiglitz pour fonder avec lui un observatoire social de la mondialisation. À l'inverse, beaucoup d'experts du FMI, des responsables du Trésor américain, l'ont attaqué. Ils ont parlé d'"un maniaque du complot". D'une vision paranoïaque des institutions financières, quand celles-ci font ce qu'elles peuvent, se démenant pour développer une mondialisation irréversible, profitable à tous à long terme. Quand le FMI, disent ces détracteurs, refuse d'accorder des aides à des gouvernements corrompus comme l'Ethiopie, ou l'Ouganda, ce n'est pas par aveuglement libéral, ou dogme anti-étatique, mais parce qu'ils savent que l'argent va disparaître, épongé par la corruption.

LE DOGME ULTRA-LIBÉRAL
Joseph E. Stiglitz déteste être considéré comme un paranoïaque, ou un donneur de leçon. Il se défend pied à pied, accroché "à la réalité économique". En sept années au pouvoir, tout en continuant à travailler sur les modèles théoriques, il a eu amplement le temps de vérifier ses analyses. Que dit-il de ses détracteurs ? "Au FMI, ironise-t-il, on les appelle les "portes tournantes", tout ce système de décideurs qui entrent, sortent, reviennent, permutent, se consultent, sans qu’aucune influence extérieure ne les atteigne. Le tableau noir de la faculté les obsède. Ils multiplient les vœux pieux, comme si tous les rouages de la concurrence et du marché fonctionnaient à la perfection, avec une craie ! Ils finissent par prendre des décisions irréalistes, servant toujours les mêmes intérêts, les mêmes idées. Il faut bien se confronter à la réalité un jour, travailler sur le terrain avec les hommes en place, les former, même quand la corruption existe."
Aujourd'hui Joseph E. Stiglitz publie un nouvel essai Quand le capitalisme perd la tête. Cette fois, le prix Nobel attaque plus fort. C'est le modèle néo-libéral du capitalisme qu'il récuse, tout simplement. Celui-ci aurait fait son temps. Pas le capitalisme, mais sa forme néolibérale. Il est contre-productif. Il est anti-démocratique. Il doit être réformé. Vite. Il faut en finir avec les mythes qui font sa gloire. ""La fameuse "main invisible" et régulatrice du marché ? Elle est invisible, oui, parce qu'elle n'existe pas. Le marché ne se régule pas de lui-même. La "théorie du ruissellement" chère à Reagan, pour qui l'enrichissement des riches "ruisselle" toujours sur les plus pauvres ? C'est tout simplement faux. La condamnation systématique de l'Etat. Elle est dangereuse. Au début du siècle, Upton Sinclair a publié un roman, "La Jungle", qui se déroule dans une affreuse conserverie de viande, sans aucune hygiène. Le livre a connu un tel succès que la consommation de conserves a plongé aux Etats-Unis. L’industrie de la viande a réagi en adjurant le gouvernement fédéral de lui fixer des normes sévères de propreté. C’était la seule manière de retrouver la confiance du public. Que l’Etat édicte de nouvelles règles. Nous en sommes là aujourd'hui, au niveau de la comptabilité des entreprises et du capital financer, et particulièrement en matière de stock-options. Nous avons besoin de nouvelles règles publiques, indépendantes. Le néolibéralisme apparaît comme un système économiquement malsain. Il génère de la pauvreté. Il est dogmatique et injuste. Il menace la démocratie. C'est un mauvais modèle économique".
L'AVENIR : LE CAPITALISME ETHIQUE
Aujourd'hui, Joseph E. Stiglitz est devenu un héros des altermondialistes. Qu'en pense-t-il, lui le professeur d'université, le démocrate en veste de tweed, qui n'a rien d'un militant de la décroissance durable ou d'un black block ? Il se méfie des extrémistes du mouvement. Il critique leur protectionnisme. Il pense que la mondialisation de l'économie offre une véritable chance aux pays du Sud, à condition d'être encadrée par des instances internationales démocratiques, avec des règles du jeu respectées par tous. Mais les altermondialistes, ajoute-t-il, ont raison d'"oser penser à un capitalisme éthique ". "Vous savez, conclut-il, l'histoire économique connaît des cycles réguliers, elle oscille sans cesse du privé au public, l'économiste Albert Hirschmann l'a bien montré. Sous le cycle "privatisation-fusion" d'aujourd'hui, les populations commencent à se rendent compte que leur existence ne s'arrange pas, ou empire, alors des mouvements éclatent, les gens contestent, ils réclament plus de puissance publique, des garde-fous, plus de justice. Ils reviennent à l'essentiel. Le grand danger serait de ne pas s'en rendre compte." Joseph E. Stiglitz range ses dossiers. Sa passion déterminée rappelle le film de Franck Capra, Monsieur Smith au Sénat, où un élu idéaliste (James Steward), seul contre tous, refuse de céder à la pression des industriels et des politiciens marrons. Un vrai démocrate, dans la tradition américaine. Que va-t-il dire cet après-midi à notre premier ministre ? L'Europe ne devrait pas attendre la reprise américaine, car elle sera fragile, au regard de "la dette considérable" accumulée par "le déplorable gouvernement Bush"
Sources. Quand le capitalisme perd la tête. Joseph E. Stiglitz. Fayard. Initiative for Policy Dialogue : www.gsb.columbia.edu/ipd
08:35 Publié dans ENTRETIENS À VIF | Lien permanent | Envoyer cette note





