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  • MILTON ERICKSON, L'ANTI-FREUD, OU L'ART DE GUÉRIR AVEC LES MOTS

    erickson.jpgNEWS NEWS NEWS. Le gouvernement continue de défendre l'"amendement Acoyer" qui remet en cause toute forme de thérapie non psychiatrique - médicale - ou psychologique - diplome de sciences humaines-, remettant en cause un siècle d'expériences très diverses dans le domaine de l'art de guérir les "souffrances mentales" - notamment la psychanalyse mais aussi d'autres écoles importantes, comme la thérapie familiale et courant de "l'hypnose thérapeutique", initiée par un médecin et psychiatre américain remarsuable, Milton Erickson.

     Milton Erickson, médecin et psychiatre américain, a réinventé la thérapie par la parole et par l'hypnose, préconisée par Ferenczi dès les années 1920, refoulée par Freud et le courant analytique. Ses travaux et son expérience d'une vie ont influencé les recherches de Bateson sur la schizophrénie et "la double contrainte", tout le courant de la psychothérapie familiale née avec l'école de Palo Alto, la psychothérapie humaniste d'Abraham Maslow et toute l'hypnothérapie moderne.

    Présentation d'un maître de l'art de guérir avec les mots

     (publié dans la revue Sans Nom, hiver 1995)
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    Une jeune femme se disant frigide vient trouver Milton Erickson. Elle fréquente un type marié qui se fiche d’elle. Elle n’a jamais joui. Erickson la laisse raconter, puis il l'hypnotise - cet état qui n'est pas le sommeil, où la     conscience lâche le contrôle -, lui parle lentement, d'une voix de basse... Il lui décrit dans le détail des sensations de plaisir sexuel, il lui raconte la volupté de l'orgasme, il lui parle des fantasmes érotiques de femmes qu'il connaît. Et puis il lui demande doucement : d’ailleurs, vous aussi devez connaître des rêveries troubles, n’est-ce pas ?
    La jeune frigide approuve du bout des lèvres. Erickson continue sa leçon de choses sensuelles, multiplie les anecdotes savoureuses, puis ajoute : " En vérité, vous pouvez vous enchanter d’une lubie licencieuse quand vous le désirez… Pendant la journée, si vous voyez un bel homme, pourquoi ne pas imaginer une fantasmagorie sexuelle avec lui ? Lui n’a pas besoin de la savoir…
    -C’est une idée fascinante ", répond la jeune femme.

    Son visage connaît alors un calme extraordinaire pendant quelques secondes, puis, s’empourpre. Elle souffle à Erickson : " Docteur, vous venez de me donner mon premier orgasme, merci infiniment. " Elle ne revint jamais le voir mais écrivit plusieurs lettres. Elle y assurait qu’elle suivait ses conseils et que ses relations sexuelles en devenaient tout à fait " merveilleuses ".

    LA PAROLE THERAPEUTIQUE

    Dans cette histoire, ce roué d’Erickson réchauffe avec tact, mais facétie, les désirs et les fantasmes de la jeune femme. Il les flatte et leur offre une pleine liberté d’épanouissement en imagination, hors des interdits de la conscience. Pour faciliter ces fantaisies, il engage sa patiente mal à l’aise à les protéger, à voiler leurs secrets pour mieux les déployer. On pourrait appeler cette ruse thérapeuthique "le rêve caché". Elle connaît des variantes, comme celles du "rêve à l’envers", où Erickson évoque par des chemins détournés toutes les symboliques du plaisir ou de la décongélation -comme dans ce récit fameux de guérison où il demande à une femme frigide comment elle dégivre son réfrigérateur, lui suggérant des analogies avec son propre corps.

    Ces discussions suggestives, déguisées, évocatrices, développent l’activité onirique à l’état de veille, sous hypnose - une manière d'être difficile à cerner, à la fois d'abandon, d'inconscience, mais où la lucidité demeure : il est en effet impossible de demander à quelqu'un sous hypnose d'aller contre sa volonté. La parole évocatrice développée sous hypnose excelle dans des esprits "coincés", empétrés par la doxa ( l'opinion), où règnent le tabou et l’austérité - car elle invite à une quête incognito de complicité avec ses désirs. Elle donne une chance de s’exprimer à une envie refoulée, favorise les correspondances, l'acceptation des métaphores. Cette parole tombe alors même dans les oreilles des sourds. Une fois semée, elle fleurit. Les amants beaux-parleurs connaissent cet art depuis toujours : déclencher des transes avec les mots toscin du désir, des suggestions. La libido affleure à la conscience engourdie et fait enfin ses manigances... Ce bel homme-là, nu, est-il velu ? C’est délicieux d’y penser. Et personne n’en sait rien.

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    L'anthropologue Gregory Bateson, qui a identifié le "double bind" psychologique

    "MÊLER L'OR DE LA SUGGESTION AVEC LE CUIVRE DE L'ANALYSE"

    Face à des couples minés par des préjugés et des blocages sexuels, Erickson, satin couffin, entraînait les époux frigorifiés dans des discussions avec lui sur les petites réjouissances qu’ils partageaient ensemble. Les plats mijotés à la maison, les voyages d’agrément, les bains de mer à moitié nus. Il les encourageaient à continuer à discuter à la maison, dans le détail, de leurs goûts particuliers, de leurs desserts préférés, à découvrir ceux de l’autre. Alors toi, tu aimes la tarte flambée ? Moi, j’adore les glaces nappées d’un épais chocolat brûlant. Il leur suggérait de se faire du bien. De partager leur gourmandise. D’anticiper leurs envies.

    Cette sensuelle leçon de savoir-jouir se répercutait bientôt ailleurs - on parle de ses desserts préférés, du goût fort des clams roses, et puis, de fil en aiguille sous roche, on passe au dessert du dessert -,  né d’un plaisant "apprentissage à apprendre", une jolie définition de la parole stratégique du vieux maître. Erickson appelait ces leçons de choses associatives, ces transes inconscientes, des " éclosions programmées ", une autre belle appellation contrôlée de la ruse ericksonienne qui révèle et n’oblige pas. Et une manière originale de combiner " l’or de la suggestion au cuivre de l’analyse ". 

    Ce langage évocateur, magique, développé sans hypnose – " cette hypnose sans hypnose ", comme l’appellent les courants ericksoniens contemporains - arrive parfois à lever les résistances au changement d’une conscience trop vigilante ou d’une raison guindée. Nous, les profanes, le déployons tous les jours, face à nos amis et à nos gosses, avec plus ou moins de subtilité et de science, sous les registres de la séduction, du récit choisi, de la multiplication des conseils, de l’énigme, du cont. C’est la ruse affectueuse.

    Ici elle jouera d’une voix de berceuse pour que l’enfant s’abandonne. Là elle déshabillera une prude en parole, pour l’y habituer. Erickson disposait d’un arsenal oratoire prodigieux. Il n’utilisait la transe hypnotique –aujourd’hui enfin réhabilitée après des décennies de dogme freudien, et comparée avec l'état dans lequel un bébé s'abandonne à la voix de sa mère - qu’une fois sur quatre. Le reste du temps, il déployait des techniques d’induction parlée variée, dont il disposait comme d’un jeu de cartes, avec un opportunisme tout pragmatique.

    Il jouait ainsi de l’alternative illusoire : " Vous préférez vous coucher à 8 heures ou 8 heures 30 ? " demandait-il à ses enfants, sans jamais se battre sur le fait d’aller ou non au lit ; de la confusion logique, du déplacement du sens, de la visualisation agréable, du recadrage –ce qui influença tant l’Ecole de Palo Alto et Watzlawick- ; de la distraction de la douleur par des activités concurrentes et de son contrôle progressif : " Vous allez maîtriser un pour cent de votre douleur pour commencer, puis deux pour cent, puis dix pour cent, etc. ; de la proposition surprise : prescrire à une jeune vierge pleine de tabous, amoureuse transie d’un garçon coincé, de se déshabiller et de se caresser les fesses, en dansant devant une glace, pour découvrir l’impact sensuel de son corps, et bien d’autres...

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    Antiphon, grand orateur et philosophe hédoniste

    ANTIPHON, LE VIEIL ART DE GUERIR PAR LA PAROLE

    Antiphon le sophiste hédoniste, au Ve siècle avant J.-C., possédait déjà le pouvoir de guérir avec les mots et d’alléger les douleurs. Il recevait dans une petite maison, près de l’agora de Corinthe et maniait une rhétorique apaisante et fortifiante dont les tours, les détours et la force de conviction étaient capables de redonner l’envie et le courage de se battre aux malades comme aux angoissés. Il fut le premier à déployer ce que les sophistes, puis les stoïciens appelèrent les " consolations ", les " exhortations ", des discours à usage intime, construits comme des pièces de musique, avec une argumentation montante, des morceaux de bravoure, des chutes rythmées, semées d’aphorismes et de sentences, d’anecdotes émouvantes, présentant des idées stimulantes ou enrobant des vérités amères mais inévitables. Les consolations étaient écrites pour réconforter des parents désespérés le jour du décès d’un enfant ou pour retremper un esprit déprimé par un affreux échec, ou pour apaiser une personne inconsolable. Quiconque s’est trouvé en de telles situations connaît la valeur des paroles justes et touchantes d’un ami. Comment, parfois, elles nous empêchent de couler à pic. Les consolations des anciens étaient écrites pour nourrir ces confidences.

    La plupart n’apportaient pas d’idées nouvelles sur les manières de combattre et d’accepter la mort, la maladie, l’angoisse de vivre ou l’échec, mais elle savait les ramasser et les faire vibrer pour mieux nous soulager, les réinterpréter et nous rendre la vie. Nous savons aujourd’hui, depuis Charcot, la psychosomatique et cette science toute neuve, au nom barbare, la " psycho-neuro-immunologie " que le cerveau et le corps dialoguent sans cesse, se bombardent de messages chimiques et luttent ensemble contre les agressions. Le corps et l’esprit, loin d’être séparés –increvable dualisme- forment un prodigieux labyrinthe liquide, nerveux et moléculaire. Le cerveau flotte dans nos organes, avec des relais, des informateurs, des transmetteurs, des messages, des décodeurs, les monocytes, les hormones, l’insuline, les pepsides. Nous sommes des créatures androgynes spirituelles et matérielles, siamoises jusqu’au fond de nos cellules, perfectionnées et hiérarchisées depuis des millions d’années pour survivre et se perpétuer.
    La parole, la voix –ses inflexions, sa chaleur, son hypnose-, la consolation et la ruse, interviennent dans notre corps-esprit comme un flux d’informations analgésiques et fortifiantes, un cocktail réparateur. Elles agiraient, disent les savants, au niveau de l’évolution chimique du stress comme un anxiolytique. Une drogue. Une médecine. Extraordinaire défi de retrouver en l’an 2000, à l’époque de la Babel électronique, quand le monde bascule dans le virtuel, la puissance physique et thérapeutique de la parole nue. Juste un peu d’air remué, une haleine.

    À lire

    Un thérapeute hors du commun, Milton Erickson, Jay Haley. EPI.

    Réhabiliter l'hypnose. Isabelle Stengers, Chertok. Ed Les empêcheurs de penser en rond.

    (Et si vous voulez... Eloge de la ruse. Fréderic Joignot. Albin Michel, 1997.)
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